CONFINEMENT EXQUIS

                       vos exercices de style

 

TEXTE DE REFERENCE

Le matin, dans un supermarché, à Paris. Presque personne. Une femme dans la trentaine, porte un masque, chignon à moitié décoiffé, un pantalon de pyjama, un manteau gris. Des gens sortent du magasin. La femme fait la queue (très peu de monde) et râle. Elle a dans son panier des pâtes, du coca, une bouteille de vin et du papier toilette.  Elle s’approche de la caisse. Le caissier lui dit « Oh, pas trop près ! ». Ton agressif. 

Le soir, je la revois de mon balcon. Elle est à sa fenêtre, immeuble d’en face, 2e étage. Elle fume une cigarette. Elle semble seule. Elle me voit, disparaît dans l’appartement quelques minutes et revient avec une pancarte où est écrit « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? »

NÉGATION

Rainer, 4 mai 2020

Ce n’était ni le midi, ni le soir, mais bien le matin, et pas dans un bar, ni dans un restaurant, sinon plutôt dans un supermarché. Ce n’était pas la foule des grands jours, mais il n’y avait pas beaucoup de monde pour autant. Ce n’était pas un homme, car il s’agissait bel et bien d’une femme, qui ne portait pas de chapeau, quand bien même elle avait un masque. Elle n’était pas totalement coiffée, ni à vrai dire, entièrement décoiffée. Elle n’avait pas de jupe, ni de robe, seulement un pantalon de pyjama, partiellement recouvert par un long manteau gris. Personne n’entrait dans le magasin, en revanche quelques personnes en sortaient. Elle n’était pas tout à fait stoïque en faisant la queue (pas du tout imposante), au contraire, elle commençait à râler d’impatience. Elle n’avait pas de glaces ni de champagne dans son panier. Encore moins de mouchoirs ou de maquillage. Elle n’avait que des pâtes, du coca, du vin et du papier toilette. Elle ne reculait pas en direction de la caisse, mais s’y dirigeait plutôt d’un pied ferme. Le caissier ne lui dit pas « Oh, rapprochez-vous, s’il vous plaît ! ». Oh non. Quelle erreur de penser cela ! Il lui dit plutôt : « Eh, du vent ! ». D’un ton non pas conciliant, pas du tout même. On aurait pu, sans problème, le qualifier d’acrimonieux.

Ce n’était plus l’après-midi, ni la nuit, lorsque je la revis depuis mon balcon. C’était le soir. Elle n’était pas en train de faire de la balançoire dans la cour, ni en train de regarder la télé. Elle était tout simplement à sa fenêtre, située au deuxième étage de l’immeuble d’en face. Elle ne rageait pas toute seule, non, elle fumait simplement une cigarette. Ce serait un bien grand mot que d’affirmer qu’elle m’ait reconnu, en tout cas, elle m’a vu. Elle n’est pas restée à m’observer, non, elle a préféré disparaître, ce qui ne m’a semblé être une éternité, mais seulement quelques minutes, avant de revenir non pas avec un Ipad ou une feuille volante, mais une pancarte. Il n’y avait rien de dessiné dessus, et on ne pouvait pas non plus y lire de signes incompréhensibles. On y voyait une succession de lettres qui formaient une phrase, tout au plus légèrement absconse.

« Que ne faut-il pas faire pour préparer des salsifis au caramel ? » Non, ce n’était pas cela. On y lisait, en toute simplicité « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? ». Je n’ai pas compris.

APARTÉ

Rainer, 4 mai 2020

Par un beau matin de printemps, dans un supermarché parisien – j’espère qu’il reste du papier toilette, ça fait trois fois que reviens bredouille. Presque personne – c’est bon signe, les rayons n’ont pas pu être dévalisés. Une femme dans la trentaine, porte un masque, chignon à moitié décoiffé – tiens, mais ça ne serait pas la voisine de l’immeuble d’en face ? Elle a un pantalon de pyjama, et un manteau gris – dis-donc, quelle tenue, elle sort du lit ou quoi ? Quelques clients plus matinaux sortent du magasin ça s’annonce bien, ils n’ont pas rempli leurs caddies de papier – …à moins qu’il n’y en ait déjà plus ?! Elle prend place dans la file d’attente de la caisse – ils sont seulement 2 avant elle – et râle – si ça se trouve, elle tire la tronche parce qu’il n’y a plus de papier. La voisine a dans son panier des pâtes, du coca, du vin et du papier toilette –…ouf, si elle en a trouvé, c’est qu’il doit encore y en avoir… sinon, le confinement avec elle, ça doit faire regretter l’époque où l’on pouvait aller au restaurant. Elle s’approche de la caisse – elle n’a pas encore intégré les règles de distanciation physique, celle-là. Le caissier la gronde – ce n’est pas un rigolo celui-là – et lui lance un « Oh, pas trop près ! ». Presque discourtois – ce ne sont pas des manières avec la clientèle !

Le soir même, je la revois de mon balcon – je me demande ce que je serais devenu sans celui-là, il m’a sauvé la vie. Elle est à sa fenêtre, au 2ème étage – la pauvre n’a pas de balcon ! Elle fume une cigarette – paraît que ça protège contre le covid-19 ces cochonneries ! Elle semble seule – ça fait longtemps que je n’ai pas vu son compagnon, ils se sont séparés ?! Elle me voit, disparaît dans l’appartement – je lui ai fait peur, ou bien ? – puis revient au bout de quelques minutes avec une pancarte – qu’est-ce qu’elle fabrique ? – où est écrit – on dirait l’écriture d’une maîtresse des écoles – « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? » – elle a pété les plombs ou elle m’a pris pour Google ?

LIPOGRAMME

Rainer, 26 avril 2020

Un matin, dans un magasin, à Paris. Il n’y a quasi pas un chat. La nana, vingt ans, plus dix, au moins, a un court tissu sur son joli minois, un chignon mal fichu, un pantalon-pyjama, un poncho gris. On sort du magasin. S’attardant dans un rang pourtant succinct, râlant, l’individu a dans son sac macaronis, coca, vin, PQ. S’approchant du marchand, il lui dit « Oh, ça non…plus loin ! ». Ton provocant.

Sur mon balcon, la nuit s’approchant, il m’apparaît qu’on la voit, fumant au hublot du building faisant vis-à-vis. Il paraît n’y avoir autrui dans son logis. M’avisant, la voilà qui disparaît dans son habitation moult instants, puis surgir, montrant un tract format A3 où on lit : « Saurais-tu concourir à la composition d’artichauts aux chocolats ? »

À L'ENVERS

Rainer, 26 avril 2020

Une question à propos d’artichauts au chocolat posée par le truchement d’une pancarte exposée à ma vue. Elle avait disparu après m’avoir repéré. Voilà donc ce qu’elle me voulait, la voisine du deuxième étage de l’immeuble d’en face, alors que je l’avais surprise en train de fumer à sa fenêtre et que j’étais moi-même, en début de soirée, sorti prendre l’air sur mon balcon.

La dernière fois que je l’avais aperçue, elle était en train d’être sermonnée par le caissier pour s’être approchée trop près de lui. Du papier toilette, une bouteille de vin, des canettes de coca et des pâtes débordaient de son panier. Elle râlait alors même que la queue était tout à fait ridicule. Des gens venaient de sortir du magasin lorsque je l’avais reconnue : la trentaine finissante, les cheveux à moitié rabattus en arrière, elle portait un manteau gris, un pantalon de pyjama, un masque à motifs confectionné maison. En arrivant, j’avais remarqué que les rues étaient quasiment vides. C’était à Paris, bien sûr, dans le supermarché au bas de ma rue, très tôt ce matin.

DÉPÊCHE SCIENTIFIQUE

Rainer, 19 avril 2020

Au moment où le soleil se lève, dans une grande surface commerciale située dans la capitale française. Pas grand monde. Un individu de sexe féminin, âgé d’au moins 30 ans et certainement de moins de 40, porte une protection faciale qui recouvre la bouche et le nez, cheveux longs à demi retroussés vers l’arrière, un froc de sa panoplie de nuit, un pardessus couleur souris. Quelques personnes se dirigent hors de la boutique. L’individu de sexe féminin prend place dans la file d’attente (pas très chargée) et ronchonne. Elle a dans son sac des penne, du soda, un litre de rouge, et du papier Lotus triple-épaisseur. Elle s’avance de plus en plus près du guichet de paiement. Le guichetier lui adresse la parole « Eh, on se tient plus loin ! ». Air belliqueux.

Au soleil couchant, je l’observe de nouveau depuis ma terrasse. Elle se trouve à sa bow-window, bâtiment de l’autre côté de la rue, 2ème palier. Elle grille une clope. Elle paraît esseulée. Elle m’aperçoit, s’évanouit dans son logis le temps que dure une cigarette et réapparaît avec un panneau où est inscrit : « Quel procédé permet d’obtenir des Cynara cardunculus agrémenté de cacao ? »

PROCÉDURAL

Rainer, 19 avril 2020

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 16 et 17 avril 2020 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, l’association Mouvement des Artichauts Libres, l’association Un Chocolat c’est tout, l’association Pour une cuisine traditionnelle demandent au juge des référés du Conseil d’Etat, statuant sur le fondement de l’article L. 378 -2 du code de justice administrative :

- d’enjoindre au Premier ministre de prendre, dans l’attente de l’édiction de règles spécifiques uniformes sur l’ensemble du territoire national sur les recettes autorisées en période de confinement, la mesure transitoire suivante dans un délai de huit jours :

- l’interdiction des mélanges inappropriés eu égard aux livres de recette « Le chocolat dans tous ses états » et « Des artichauts pour tous les goûts » ;

Considérant que l’individu est une jeune femme d’environ 30 ans ayant décidé de faire des courses le dimanche 12 avril matin ;

Considérant qu’il portait un masque chirurgical, conformément aux nouvelles recommandations passées par les autorités à cette date et que sa tenue, composée d’un manteau gris et d’un bas de pyjama, ne comportait sinon aucun détail susceptible d’attirer l’attention du tout-venant ;

Considérant que sa coiffure était négligée mais que cette information n’est pas de nature à remettre en cause son droit à faire des courses ;

Considérant que son panier comportait des pâtes, une bouteille de pepsi cola, un artichaut romain, une tablette de chocolat noir, une bouteille de vin blanc et un paquet de rouleaux de papier toilette ;

Considérant que le magasin était en proie à une affluence très modérée, ce qui n’empêcha pas l’individu de faire montre d’impatience à l’approche de la caisse ; Considérant qu’après avoir été dûment interpellé quant à son non-respect des distances de sécurité préconisées en cette période de pandémie et mises en œuvre par la direction du magasin, l’individu s’est vu rappeler à l’ordre d’un ton martial par le caissier en poste ;

Considérant qu’il a été aperçu de nouveau le soir même par le témoin, en train de fumer à sa fenêtre, le témoin se tenant lui-même à son balcon de l’immeuble faisant face à l’appartement de l’individu, situé au 2ème étage ;

Considérant qu’étant apparemment seul, l’individu s’est retiré dans son appartement à la vue du témoin, avant de revenir quelques minutes plus tard ;

Considérant qu’il est, par la suite, revenu en exhibant une pancarte sur laquelle était inscrite, à la main et au feutre noir, la question suivante « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? » ;

Il résulte de tout ce qui précède que, sans qu’il soit besoin de se prononcer sur la condition d’urgence, que la requête doit être rejetée.

PSYCHANALYSE

Karine S., 17 avril 2020

Je me sens lourde, tendue. J’ai peu dormi de la nuit. Insomnie…

Oui, je suis une femme angoissée. Si ma mère ne m'avait pas abandonnée, « comme

ça », à ma naissance, peut être que je me sentirais un peu plus tranquille quand je rencontre un homme.

Sylvain… On a fait l'amour toute la soirée puis, il est parti. Je le savais, c'était convenu mais, impossible de m'endormir après. Je me suis sentie comme une merde. Il est parti en me disant « À plus Samantha ». « À plus » ?! Non mais allô !

Je fais des crises d'angoisse. La seule chose qui me calme c'est la bouffe. La tête dans le cul, mon chignon de la veille à peine défait, je décide de descendre au supermarché au pied de mon immeuble. Je peux vous dire que je m'étais putain d'apprêtée pour la soirée ! C'est pathétique mais, quand on a peur de se faire abandonner, on pseudo-compense comme on peut : Peut-être que si je suis bonne et que je baise bien, il va bien vouloir rester avec moi !

Avant de me coucher, j'ai quand même réussi à enlever ma robe pleine de sperme. Il n'a même pas pris la peine de me déshabiller et m'a baisée toute la soirée, toute vêtue, un coup dans la cuisine, un coup dans la salle de bain et un coup sur le canapé du salon, juste avant de partir. Faut dire que ça me fait kiffer !

La flemme d’enlever mon pyjama. J'enfile mon manteau gris, c’est un peu la couleur du jour.

Je vais aller acheter du coca. Le sucre me calme. Vous saviez qu’une étude a été faite sur des rats et qu'elle a montré que le sucre était plus addictif que l’héroïne ?! De toute façon, la substance a bon dos. Les psys ont bien démontré que si nous étions baignés dans des écosystèmes positifs, l’addiction à la coc s’évanouissait ! Encore une expérience sur des rongeurs. Les pauvres. C’est aussi le cas des soldats revenants de guerre quand ils retrouvent leur famille.

Bref. Tout ça est une question d'attachement positif et de plaisir. Moi, ma vie, ça a été de la merde avec des parents qui m'ont abandonnée. Ils m’ont aimée (?) pour ce que je faisais et pas ce que j’étais. Et puis, mon père m'a frappée mais ça, c'est une autre histoire. J’entends juste là dans ma tête tous les parents qui disent « Mais bon, une bonne claque ça n’a jamais tué personne, il faut bien remettre les enfants dans le droit chemin. ». Ou, encore pire (?), ceux qui disent « Oui, bah mes parents me foutaient des claques de temps en temps mais c’est pas grave, faut dire que j’étais chiant ! ». Le déni consiste à refuser la réalité traumatique pour lutter contre l’angoisse. Moi, je ne lutte plus contre elle. Elle me dévaste parfois mais, c’est comme ça, c’est mon fardeau.

Je vais m'acheter aussi une bouteille de vin. Je ne suis pas alcoolique mais, je dois avouer qu'un verre de vin ou deux ça me calme. De toute façon, ça ou passer sa soirée sur son téléphone portable ou devant la télé à s’abrutir, je ne vois pas trop la différence!

Tiens, il est marrant ce couple d'hommes, main dans la main, qui sort du magasin avec leurs tennis qui s’allument en rouge sous les semelles à chaque pas. Enfin, ça n’est peut-être pas un couple ! Pourquoi deux hommes ne pourraient-ils pas sortir main dans la main juste pour le plaisir du contact fraternel ! Ah les préjugés, les stéréotypes, ça me gonfle !

Presque personne dans la boutique. Je me prends aussi des pâtes pour ce soir. Il n'y a plus de mouchoirs, je les remplace par du papier cul. Comme ça, si je chiale, j’aurai de quoi faire !

Arrivée à la caisse, je pose mes affaires sur le tapis roulant. C'est à mon tour de passer. Je pue ou quoi ?! Je vois le caissier se reculer et froncer les sourcils. J’ai l'impression qu'il se dit « Eh meuf, t'approche pas trop ! ». Oui, je suis un peu parano aussi. Peut-être, me voyait-il marmonner dans ma barbe et que ça lui faisait peur. Je suis une râleuse, je sais. Vous allez penser que je suis une sale fille. Une paumée. Mais non, c'est juste que j'ai envie d’être aimée. Je souffre cruellement de ça. Vous comprenez ? Ça ne vous arrive jamais de vendre votre âme pour attirer un peu d’amour de l’autre ? De porter un masque ? De ne pas oser ? De vous replier dans le silence pour ne pas vous confronter au rejet ? De faire comme c'est bien pour l'autre et de ne pas vous poser la question de vos besoins ? Qu'attirer l’attention soit une nécessité ? De réclamer de l’amour en râlant? Je suis comme tout le monde. Je suis juste en colère ce matin, j’en suis désolée. Mon cynisme cache une profonde tristesse. Je rêverai de bras pour m'y blottir. Je suis d'une douceur je vous jure ! Et tellement câline. Vous voulez bien me donner vos bras ?

Une phrase que j’ai lue me revient : « Si l’enfant ne peut pas intérioriser une bonne image de lui-même, il intériorisera que s’il est négligé, c’est qu’il est négligeable. » C’est terrible. Mais c’est vrai.

***

Je suis rentré chez moi hier soir parce que j'en avais marre de son cynisme. Ça me tient à distance. Pourtant, quand je la vois là, à sa fenêtre dans l'immeuble en face de chez moi, je la trouve belle, j'ai envie d’être avec elle. Je crois qu'elle mange des pâtes en fumant une cigarette. C'est son plat préféré. Je la trouve belle avec ses yeux verts, ses petites tâches de rousseurs et ses formes généreuses. J’aime passer du temps à la regarder.

Son cynisme me rappelle ma mère qui me frappait. Je ne lui ai jamais dit depuis 4 mois que nous nous fréquentons. J’ai peur qu’elle me juge, qu’elle pense que je suis un homme faible : « Tu es un homme Sylvain, il ne faut pas pleurer ! ». Quand je suis en face de ses sarcasmes, ça me donne juste envie de fuir, ça me paralyse presque. Heureusement que le sexe c’est cool avec elle, au moins ça remet du lien.

Nous habitons l’un en face de l’autre, au même étage, le deuxième. Je me sens un peu penaud. Je vois bien que ça lui fait de la peine que je parte, qu’elle aimerait que je reste dormir chez elle, que nous passions du temps ensemble. Je sais qu’elle adore quand nous installons son matelas au sol, que nous choisissons un film tous les deux. Ça lui fait plaisir de partager ce moment de simplicité avec moi, que je la prenne dans mes bras. J’aime la prendre dans mes bras. C’est important pour moi la tendresse et puis, j’ai l’impression d’être utile.

Je me rappelle cette fois où je me suis fait engueuler parce que j’étais parti avant la fin du film. Elle n’aime pas finir les films toute seule quand on les a commencés à deux. Mais, je n’en pouvais plus de ses commentaires incessants. Une enragée.

Je n’en peux plus. Il faut bien que je trouve un moyen de me protéger.

Alors je pars. J’ai souvent l’impression qu’elle est en colère contre moi, que ça n’est jamais suffisamment bien ce que je fais, que j’ai tort.

Alors je pars.

Je crois même que si on se voit toujours chez elle, c’est que ça me permet de partir. Elle viendrait chez moi, ça serait compliqué : il faudrait que je lui parle.

Je pars oui. Je ne fais que partir. Je ne lui dis rien de tout ça, j’ai peur de la blesser. Pourtant je sais que je l’aime. J’aime son intelligence, sa folie, j’aime refaire le monde avec elle, j’aime sa tendresse, j’aime son humanité et puis, j’aime tellement faire l’amour avec elle !

Je suis incapable de lui dire que je l’aime.

Oui, je pars, je reviens, je pars, je reviens. Et alors ?! Je me rappelle qu’elle m’a dit un jour « La maltraitance psychologique désigne un comportement qui soumet l’enfant à des consignes et des injonctions contradictoires ». Et alors ?! Ca n’est plus une gamine ! Je l’ai rencontrée un matin alors que nous prenions le bus à côté de la boulangerie. Quand je l’ai vue, les cheveux roux, sa petite jupe fendue, sa frimousse triste et joyeuse en même temps, j’ai craqué. Je prenais le bus tous les matins mais, je ne l’avais jamais vu auparavant. J’ai su plus tard qu’elle venait d’emménager dans le coin.

Nous nous sommes regardés plusieurs fois et, un jour, on s’est parlé. Je ne saurais pas vraiment dire qui de elle ou de moi avons adressé la parole en premier à l’autre. Je crois qu’il y avait un élan commun. Je me rappelle très bien quand elle m’a dit, mal à l’aise,

« C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ?! ». Elle avait voulu faire de l’humour. Ça ne m’avait pas particulièrement fait rire mais, j’avais été touché par sa timidité et sa manière gauche de m’aborder. Et puis, ce qui m’avait ému, c’est qu’elle avait repéré que je rentrais souvent le soir chez moi avec des artichauts ou une boite de chocolat. J’adore tellement cela !

Tout un coup, je la vois quitter la table où elle s’était assise pour manger. Je ne l’ai pas vu m’adresser un seul regard. Peut être qu’elle fait la gueule. Pourtant elle sait très bien que je viens souvent sur mon balcon pour la regarder, lui faire un petit signe, lui envoyer une douce pensée. Je détourne le regard. Je me sens triste.

Quelque chose interpelle mon regard. Je me retourne à nouveau vers son appartement. Elle était partie chercher des feuilles qu’elle a dû scotcher pour faire une pancarte si grande ! Ecrit en gros, en couleur, je lis « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat? »

J’ai les larmes aux yeux. Je vais prendre un manteau, traverser la rue et lui parler. J’en ai marre de partir.

POST TWITTER

Rainer, 14 avril 2020

Spotted ma voisine au Monop’ ce matin – vin, PQ, coca, pasta. Mais ce soir au balcon, c’est artichaut-chocolat !

#ParisConfiné#RecetteBarrée

EROTIQUE

Rainer, 5 avril 2020

La poitrine dénudée, sous son doux manteau gris, Héloïse, 32 ans, ne sait que choisir parmi les rayons du supermarché. Ses jambes, qui tremblent un peu, caressent le tissu soyeux de son pyjama. Elle s’est enfuie de chez elle dans l’espoir de me rattraper dans la rue. Je me suis caché, elle ne m’a pas vu. Le supermarché est presque vide, en ce matin du 15 août, à Paris.

Sa coiffure en chignon est à moitié défaite, souvenir d’une nuit enfiévrée durant laquelle elle n’a presque pas dormi. Elle sourit, en sentant la fine pellicule de mon sperme séché qui forme comme un léger masque recouvrant une partie de son visage. Elle sait que c’est imperceptible au regard. Il n’y a, de toute manière, presque personne pour la dévisager. Quelques clients l’ont croisée, sans faire de commentaire. Son manteau n’est pas même boutonné. Rendue jusqu’ici, elle en profite pour faire quelques courses. Elle choisit des articles au hasard et remplit vite son panier. On y trouve du vin, du papier toilette, des pâtes et du coca, entre autres, lorsqu’elle s’approche de la caisse. Le caissier est un apollon barbu et bien musclé – elle peste – pourquoi a-t-elle pris du papier toilette ?

Son accueil est paradoxal : les yeux plantés sur sa gorge à peine voilée, il lui exige de s’éloigner. Elle s’exécute, trop heureuse de se soumettre, j’imagine, à l’insolente volonté d’un autre que moi.

Le soir venu, elle est postée à sa fenêtre, là encore, à peine vêtue. Elle porte sensuellement une fine cigarette à sa bouche.

Je l’épie depuis mon balcon, ma douce voisine de l’immeuble d’en face. Deux étages et une étroite cour nous séparent. J’attends son signal, pour la rejoindre cette nuit. Elle fait mine de m’ignorer. M’aurait-elle déjà remplacé ? Elle paraît pourtant bien seule, depuis le temps que je l’observe, personne n’aurait pu résister à la rejoindre. Enfin, elle tourne subrepticement son doux visage vers moi, puis s’enfuit dans les tréfonds de son appartement. Je n’ai pas même eu le temps de lui sourire. Fasciné par l’image de son corps qui s’enfuit et impatient de savoir ce qu’elle me réserve, je ne parviens pas à détacher mon regard de sa fenêtre, en repensant à notre rencontre fortuite dans la rue hier au soir. Elle réapparaît, la pancarte tant attendue à la main.

Elle y a soigneusement écrit « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? ». Je déchiffre sans difficulté ses intentions. Elle me rejoindra chez moi après dîner.

ANTROPOMORPHISME

Rainer, 5 avril 2020

Un artichaut, au frais, dans le bac à légume d’un bel appartement parisien. Le soleil se lève, et il a un mauvais pressentiment. Il n’a pas réussi à fermer l’œil de la nuit. Il avait pourtant tout loisir de s’étirer, les carottes étant cuites depuis hier. La porte claque. Ce n’est définitivement pas son jour, ça sent le chocolat.

Brigitte a eu une idée pendant la nuit. Il était temps. Trois semaines de cuisine non-stop, c’en était assez pour épuiser son livre de recettes de confinement. Ni une, ni deux, elle attrape son manteau gris et un masque qu’elle met bien en place sur le nez et la bouche, et se précipite au supermarché. Arrivée sur place, sa vitrine réfléchissante lui rappelle qu’elle s’exhibe au monde les cheveux en bataille et avec un bas de pyjama pour faire office de pantalon. Qu’importe, le coup de génie prime sur le style !

Le magasin est, de toute manière, presque vide. Elle dévalise le rayon chocolat et rachète quelques artichauts. Elle complète son caddie de quelques denrées toujours utiles pour « durer » : des pâtes, du coca-cola, un petit vin rouge, et du papier toilette. Elle râle d’impatience en attendant que son tour arrive à la queue. Son enthousiasme est tel lorsqu’arrive son tour qu’elle en oublie les gestes barrières et les précautions d’usage. Le caissier la rabroue vertement et lui enjoint de garder ses distances.

Le déjeuner a été fabuleux. L’artichaut est bien passé à la casserole, subissant un supplice qu’aucun représentant de son espèce n’avait, selon toute vraisemblance, connu auparavant. L’onctuosité du chocolat noir mélangé au beurre salé a été un délice pour Brigitte. Mais il s’est agi d’une nouvelle brûlure visqueuse venant redoubler la douleur de la cuisson vapeur pour notre pauvre artichaut. Dépecé, arraché petit à petit à son propre corps, l’artichaut est mort quand son cœur a lâché, noyé dans un bain de chocolat. Repensant mélancoliquement à l’explosion de saveur du déjeuner, Brigitte fume à sa fenêtre. La nuit commence à tomber lorsqu’elle aperçoit le voisin de l’immeuble en face du sien qui sort sur son balcon. Elle lui fait un coucou et lu fait signe d’attendre. Il faut qu’il sache. Elle attrape une feuille où elle écrit « recette des artichauts au chocolat » en haut, puis la recette sur quelques lignes, puis se saisit d’un artichaut resté en vie dans sa main droite, d’une tablette de chocolat noir à sa main gauche. Elle fourre le tout dans un petit sac, qu’elle lance jusqu’à son balcon.

RÉCIT DE VOYAGE

Rainer, 5 avril 2020

Harassé par la fatigue après un énième trajet dans le métro parisien, je m’attarde, peu avant les douze coups de midi, dans un supermarché à l’enseigne bicolore rouge et blanche. Les locaux vont y faire presque l’intégralité de leurs courses de bouche, mais on y trouve également, à ma grande surprise, des rayons entiers de vêtements et de produits de beauté. Un bazar réuni dans un seul et unique magasin, une singularité appréciable pour le voyageur que je suis, habitué à me rendre de boutique en boutique pour me réapprovisionner. L’incroyable diversité des fruits et des légumes m’éblouit d’abord. Les ananas côtoient les bananes venues de contrées lointaines. A quelques encablures, les fruits de la passion font de la concurrence aux pommes et poires de production domestique. L’Afrique, l’Amérique latine, l’Asie, tous les continents ou presque sont réunis dans une assemblée générale des denrées alimentaires. Ils ont toutefois quelque chose de dérangeant. Leur quasi perfection détonne par rapport aux fruits et légumes imparfaits de mon pays. Les quelques clients qui passent autour de moi, munis d’un panier en plastique noir ou conduisant un chariot à deux roues répondant au doux nom de caddie, se servent en les examinant à peine. Ils ne les pèsent pas non plus. Quelle nonchalance, quel luxe se permettent-ils ! Nous qui passons des heures à parlementer avec les vendeurs pour sélectionner leurs plus beaux produits, au meilleur prix, tout en subissant leur bagou qui cherche à endormir votre diligence. Rien de cela ici. L’atmosphère est aseptisée, aucune mouche ne vole ou ne vient se poser sur votre nez, le parcours des clients me fait penser à un ballet bien réglé.

Décontenancé par un fossé culturel que je n’avais pas soupçonné aussi grand, je me concentre sur le parcours d’une petite femme, d’environ trente ans. Sa tenue paraît extravagante, comparée à celle du reste de la clientèle. Elle porte un masque qui lui couvre une partie de son visage, pratique rare que je n’avais jusqu’à présent observée que chez des personnes d’origine asiatique ou en milieu hospitalier. Elle est vêtue d’un pantalon ressemblant au pyjama que l’on porte la nuit, et d’un manteau gris, une couleur, pour le coup, assez commune à Paris. Sa coiffure en chignon est originale ou ratée, je ne saurais dire. Je m’en sers comme d’un guide involontaire pour m’orienter, tant la logique – car je ne peux croire qu’il n’y en ait pas une, ayant été convaincu par le rationalisme des habitants de ce pays – présidant à l’aménagement du supermarché m’échappe. Les couloirs parallèles et étroits sont impeccablement rangés, certes, mais selon un ordre que je ne parviens pas à m’expliquer. La bouteille de vin que ma guide, malgré elle, choisit parmi une bonne centaine d’autres se trouve à côté du recoin où sont stockés des kilomètres de papier hygiénique. Il y en a de toutes les couleurs, de toutes les épaisseurs, à tous les prix. Jamais, avant ce jour-là, je n’avais cru qu’on pouvait concevoir autant de solutions pour régler un problème aussi simple. Mon impétueuse poisson-pilote ne me laisse pas le temps de rêver : ses gestes sont sûrs et elle pioche ce dont elle a besoin, navigant sans hésitation parmi les rangées qui se succèdent d'articles en tous genres. La bouteille de coca-cola qu’elle choisit est au même niveau que le vin, aux tréfonds du magasin, mais à son angle opposé. Les pâtes constituent un rayon unique, au même titre que les sauces déjà préparées, qui occupent le rayon adjacent. Je garde une distance d’un ou deux mètres, pour qu’elle ne me remarque pas, et me sert peu ou près des mêmes produits qu’elle, papier compris.

Une fois choisie une sauce tomate assaisonnée au basilic, ma conductrice accélère le pas. Je crains de ne m’être fait remarquer et crois qu’elle veut me semer. Nous approchons de quelques personnes formant une queue, espacées chacune d’un bon mètre. Il s’agit de la caisse. Quelques individus entrent et sortent du magasin de l’autre côté de la frontière formée par la rangée de 8 ou 10 caisses. C’est là que l’on doit payer – sans marchander, d’après ce que l’on m’a raconté. Un ingénieux système de tapis roulant permet d’acheminer les produits que l’on dépose à portée de mains du vendeur, appelé caissier – car c’est un employé généralement dédié à cette tâche unique – qui les scanne un par un à l’aide d’un pistolet capable de lire les codes-barres cachés sur l’étiquette apposée sur chacun des produits. Je ne peux me retenir de siffler en faisant le lien entre ce qui unit cette succession de barres, unique à chaque catégorie de produit, ce drôle de pistolet tenu par une main experte, et le petit écran sur lequel apparaît le total à régler.

Ma guide, retire ses écouteurs, et s’impatiente visiblement de devoir attendre quelques minutes pour passer cet ultime obstacle avant la sortie. Lorsque la personne qui la précède s’en est allée, elle s’approche d’un pas décidé de la caisse pour y déposer ses produits. Elle ne doit pas faire comme il faut, ce qui me surprend car elle m’avait l’air de bien connaître le magasin, car elle reçoit une véhémente réprobation du caissier qui lui demande de garder une distance raisonnable.

J’ai dormi tout l’après-midi avant de sortir sur le balcon de mon Airbnb. La nuit commence à tomber, et le moment où Paris, la Ville Lumière, va briller de mille feux ne saurait tarder. Je le guette attentivement, pour le deuxième soir consécutif depuis mon arrivée. J’observe, pour patienter, l’immeuble d’en face, une façade haussmannienne un peu salie par la pollution et le temps, et qui n’a pas encore été ravalée. J’aperçois une jeune femme qui fume à la fenêtre au 2ème étage, et reconnaît en elle celle que j’ai suivie en fin de matinée au supermarché. Elle ne porte plus de masque, mais son semi-chignon est reconnaissable parmi mille. Elle paraît seule et rêveuse. Je dois regarder trop longtemps dans sa direction, car elle finit par me voir. Elle me sourit avant de disparaître dans son appartement. Quelle chance y avait-il pour que choisisse une voisine comme guide au supermarché ? Les hasards de la vie bercent mes pensées quelques minutes, jusqu’à ce qu’un sifflement sonore me ramène à elle. Elle avait écrit sur une pancarte quelque chose que je ne suis pas sûr d’avoir réussi à traduire convenablement : « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? ».

POST LINKEDIN

Ménil, 1er avril 2020

5:00 AM : réveil difficile mais en période de crise, je sais trouver les ressources. Corona Virus ou pas c'est 2 heures de cross-fit, comme tous les matins. Business as usual.

J'enfile mes airpods et descends chez Cojean pour apporter à mon body les nutriments dont il a besoin. Comme l'a dit le founder de Asics : anima sana in corpore sano.

J'entre chez Cojean, il est vide. Je check quand même Sam, le réfugié malien à qui j'ai trouvé ce CDD, qui me regarde plein de gratitude. Dans le rayon chia porridge, je suis confronté à l'image de l'échec. Avec son look H&M, cette millenial me rappelle pourquoi j'ai fait une business school : pour réussir ma vie. Dans son panier c'est full carbohydrates et sucres processés. Pas de ça pour moi. Elle semble en vouloir à la vie et la vie lui en veut aussi, même Sam lui demande de tenir ses distances lorsqu'elle s'approche trop près de sa caisse. Negativity brings negativity.

Pourtant, avec mon talent de leader je sais voir au-delà des apparences pour détecter les vrais talents. Je sais ce que je dois faire. Un 1-to-1 s’impose. Je lui saisis le bras et lui dit : la vie ne te fera pas toujours des feedback constructifs. Sors de ta comfort zone, think outside the box : si tu peux le rêver, tu peux le faire. Je la laisse à la sortie, elle est AMAZED.

8:00 PM : mon call avec Singap’ vient de finir. La discipline du bureau asiatique ne cessera jamais de m’impressionner. Comme tous les soirs, je sors applaudir le personnel médical car, comme je dis toujours, feedback is a gift.

Au deuxième étage de l’immeuble d’en face, je croise le regard de cette millenial de Cojean. Elle fume une cigarette, mais je sens que quelque chose a changé. Me voir lui fait l’effet d’un ELECTROCHOC. Elle disparait dans l’appartement et revient quelques minutes plus tard, un paperboard sous le bras. Elle le tend à la fenêtre et je peux lire ces mots que je n’oublierai jamais : « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? » WOW, brain secousse ! Elle avait internalisé par l’exemple ma créativité et avait relevé le défi que je lui avait posé. Cette femme est hired, demain elle intègre la firm.

 

LE CONTRAIRE

Albert Ä Guimmac, 1er avril 2020

Le soir lors d'une une récolte, à Castelmoron-d'Albret. Beaucoup trop de monde. Un homme dans les 70 ans, non masqué, iroquois parfaitement peignés, un pantalon de costume, seins nus. Un nombre incroyable de personnes arrivent pour cette récolte. L’homme saute la queue (d'une longueur stupéfiante) en sifflant joyeusement. Il récolte des artichauts, du fenouil et du chou. Puis, il s'éloigne du champ. Un des agriculteurs l'appelle : «Tu pars sans venir me faire un bisou d'adieu ?». Ton amusé. Le lendemain matin, allongé dans mon lit, j'entends sa voix distinctement. Il est dans la salle de bain, dans l'appartement directement adjacent. A travers sa fenêtre ouverte, je sens un parfum fraîchement appliqué. De plus, il semble avoir de la compagnie. Il ne sait pas que je peux l'entendre. Il est toujours dans la salle de bain. Soudain, il commence à lire quelque chose à haute voix : « Recommandation de la semaine : Recette d'artichauts fraîchement récoltés au chocolat pour deux personnes. »

 

DÉLIRANT

Norna Drumbach, 29 mars 2020

À l'heure où le ciel de Paris s'irise de reflets blafards et d'un rose incertain, nulle âme ne respire entre les rayons LEDifiés du G20. Nulle non, car la femme encore jeune, au corps couvert de haillons sublimes, des algues laminaires mêlées à ses cheveux et pendant sur sa nuque d'albâtre, s'avance timidement, masquant sa beauté sous un cache-nez de laine rutilant de crasse. Les rares clients évanescents rescapés de la nuit s'enfuient à son approche, inquiets des dangers de contamination que peut receler son étrange apparence. Elle se plaint qu'il faut attendre, et, comme si ses paroles étaient dotées d'un pouvoir magique, certaines des personnes qui la précèdent dans la queue semblent se souvenir d'autres obligations plus importantes, et s'en vont rejoindre, un peu effrayées, le tumulte absent de la rue. Elle a sélectionné dans son cabas d'osier des mets délicats et onéreux qu'elle ne peut certainement pas se permettre d'acheter : une boîte de homard au foie-gras, une bouteille de Chablis, ainsi qu'un artichaut et une tablette de chocolat noir à la fleur de sel. Elle a recouvert le tout d'un gros paquet de 12 rouleaux de papier toilette triple épaisseur pour fessiers délicats. Elle pose crânement une bouteille de Corona sur le comptoir de la caisse, écarte son cache-nez et sourit. Le caissier est pris d'un haut-le-corps et marque un recul : "Madame ! Enfin...Les consignes !" Il aperçoit le paquet de PQ "C'est tout ce que vous avez ?" Encaisse. Elle sort. "Madame, Madame !" Trop tard ! l'agent de sécurité est allé régler un souci au fond du magasin. C'est toujours comme çà avec les G20 : toujours à l'opposé des vrais problèmes ! Ce soir, je l'ai revue depuis mon balcon. Mince, c'est elle, en face, un étage au dessus, robe de lamé, tanguant comme une Shéhérazade de Belleville, allumant fébrilement sa cigarette de solitude. Nos regards se croisent. Elle sourit, puis plonge à l'intérieur et revient quelques minutes plus tard avec une pancarte "Des artichauts au chocolat, çà vous tente ?"

 

CONTE

Rainer, 29 mars 2020

Il était une fois, par un beau matin, au milieu des étals d’un marché grandiose située aux pieds de Notre-Dame de Paris, sur la majestueuse île de la Cité, une princesse. La princesse, d’une laideur épouvantable, n’avait pas encore trouvé de prince charmant, alors qu’elle avait déjà fêté ses trente printemps depuis quelques temps. Ayant abandonné l’idée d’en trouver un, elle s’était décidée à porter un masque chirurgical qu’elle avait volé dans les affaires du médecin royal. Elle s’en couvrait le visage lorsqu’elle s’en allait, seule, à peine escortée par quelques gardes restés à distance, arpenter les allées du marché du parvis de la cathédrale. Ce jour-là, elle s’était glissée du palais sans s’être habillée pour la journée. Seul un long manteau en poils de chat gris cachait son pyjama. Sa longue chevelure blonde, l’unique marque de beauté qu’elle avait héritée de la reine, était maladroitement coiffée en un chignon à moitié fait.

Au moindre étal qu’elle approchait les gens la fuyaient, terrifiés par son masque, croyant qu’il cachait une terrible maladie. Seul un couple d’aveugle, qui était en train de régler au marchand leurs pauvres provisions, ne bougea pas à son arrivée. Elle s’en offusqua, pour la forme.

Ce marchand vendait de tout. Ennuyée car ne manquant jamais de rien au palais, la princesse choisit des denrées au hasard : du soda, du vin, des pâtes et des rouleaux de papier. A l’approche du comptoir, le commis du marchand, un très beau jeune homme qu’elle avait l’impression d’avoir déjà vu quelque part, lui lança un méchant regard. Il lui demanda, abruptement, de bien vouloir garder ses distances. Il dut prendre la princesse pour une lépreuse ou une tuberculeuse.

Au crépuscule, sur son balcon, la princesse s’évadait en pensant à la vie heureuse qu’elle aurait pu mener, si jamais elle n’avait pas été la fille du roi et de la reine. Au fond, elle avait un cœur d’artichaut. Ce serait mentir que de dire que personne n’avait jamais voulu l’épouser. Elle avait refusé bien des avances, car elle savait bien que seul son titre intéressait ses prétendants. Elle avait défait son masque, et un beau sourire – en comparaison du reste – éclairait son hideux visage. Elle tenait du bout des doigts un porte-cigarette qu’elle portait régulièrement à sa bouche, un verre de gin tonic à l’autre main. La tête lui tournait un peu, elle en était à son deuxième cocktail.

Soudain, elle aperçut un domestique qui avait passé la tête à travers une fenêtre du corps de logis. Elle crut le reconnaître : c’était le commis du marché. Si jamais l’intendant venait à apprendre qu’un domestique cumulait deux emplois, elle était sûre qu’il serait fouetté puis jeté aux cachots. Mais l’alcool adoucit ses idées et elle pensa à faire tout autre chose. Elle siffla pour attirer son attention, il la vit. Elle lui fit signe d’attendre puis disparut.

S’en allant chercher dans ses appartements de quoi écrire, elle mit la main, en route, sur une tablette de chocolat. C’était la chose qu’elle préférait au monde. Une idée saugrenue lui vint en tête, et de sa belle écriture, elle inscrivit sur sa pancarte l’étonnante phrase qui suit : « Quelle est, bel écuyer, la recette des artichauts au chocolat ? ». Revenue sur le balcon, elle le siffla de nouveau, lui qui regardait le soleil se coucher, et porta la pancarte au niveau de son visage.

 

HESITATION

Félix, 23 mars 2020

Un matin, ou peut-être une nuit, près d’un Franprix, je m’étais réveillé. Ou était-ce un Petit Casino ? Qui vis-je ? Une femme jeune ou âgée ? Elle devait avoir la trentaine, voir la quarantaine, quoique… Queue de cheval ? Non, chignon mal peigné. Était-elle bien réveillée ou encore à moitié endormie ? A peine sortie du lit à en juger son manteau de pyjama et son pantalon gris. Que tenait-elle dans son panier ? Des pâtes, du coca, du vin, des artichauts ? Je crois bien un peu de tout ça.

Elle est agacée mais je ne sais plus pourquoi, par la pénurie de radis ? Ou par simple impatience de devoir faire la queue ? Elle fut querellée par le caissier qui lui reprochait de ne pas respecter les distances de sécurité comme sur une autoroute. Elle les avait oubliées. Un mètre, deux mètres ? Cela se termina sûrement d’une façon quelconque, probablement par un paiement sans contact.

Le soir, je crois bien que c’est elle que j’ai revue. Mais où était-ce ? Par la fenêtre de la cuisine ? Dans la rue ? Depuis mon balcon ? Elle me proposait une recette avec des artichauts, mais à quoi ?

 

GASTRONOMIQUE

22 mars 2020, Carlo Fridrici

A l’heure des poules, dans la ville du Saint-Honoré, il n’y a pas un chat. Les clients sortent du garde-manger franchisé avec le débit d’une burrata asséchée. Dans la file d’attente, le temps s’écoule dans la lenteur d’un gigot de sept heures. Une femme, la trentaine, fagotée comme un arlequin, chapati sur le bas visage et choux fleur dans les cheveux, dégueule un cassoulet d’injures en voyant une cliente à la caisse chercher son portefeuille dans un tintamarre de casseroles remuées « Quelle tarte celle-là, pour peu qu’elle n’ait pas un radis ce sera complet ! » Son tour venu, elle a dans son panier des pâtes, du coca, une bouteille de vin et du papier toilette. Sur un ton épicé de maquereau abusé, le caissier balance « Du large ! On n’est pas des sardines ! » A l’heure des premiers amuses bouches, elle la voit de sa barquette florale. Au deuxième étage d’une majestueuse pièce montée Haussmannienne, elle est à sa fenêtre, un gressin fumant à la main, seule comme la bosse d’un dromadaire. Elle la voit disparaître dans son décor de pâte à sucre quelques minutes et revenir avec une ardoise où est écrit « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? »

 

AVIS DE RECHERCHE

22 mars 2020, Rainer

L’individu recherché, une jeune femme d’environ 30 ans, a été identifié pour la première fois dans un supermarché parisien de la franchise « Carrefour Market », sis au 274 rue des Pyrénées, dans le 20ème arrondissement. La reconnaissance a été facilitée par son style vestimentaire atypique. Ce matin-là, l’individu portait un bas de pyjama à fleurs et un manteau gris foncé à capuche. Il était également muni d’un masque chirurgical vert et portait à la main droite une charlotte jetable. Ses cheveux, châtains clairs, étaient approximativement coiffés en chignon. L’enregistrement de la caméra de surveillance du magasin indique un parcours sans embûche – certainement facilité par une affluence très faible – en vue d’acheter (selon les informations récupérées dans le logiciel de la caisse-enregistreuse) : - Un paquet de 500g de Spaghetti n°5 de Barilla, cuisson 10 minutes, au prix de 2,46€ - Une bouteille de Coca Zéro d’1L, au prix de 1,42€ - Une bouteille de vin rouge La Vieille Ferme à 5,73€ - Un paquet de 6 rouleaux papier-toilette issu du recyclage de la marque Lotus à 3,74€ Ce parcours sans faute ne laissait trahir aucune espèce d’angoisse de la part de l’individu. Il convient toutefois de pas tirer de conclusion hâtive, d’autant plus qu’une légère erreur commise au dernier virage avant les caisses, à l’angle mort entre l’allée débouchant sur les caisses et le rayon pâtes, pourrait amener à réviser ce jugement, une fois le rapport d’expertise établi. En effet, une sortie trop brusque du rayon pâtes a vraisemblablement conduit l’individu à heurter le caddie d’une vieille dame qui rebroussait le chemin de la caisse, ayant visiblement oublié un article. Un arrêt sur image de la vidéo de surveillance montre, à cet instant précis, un froncement de sourcil, qui, selon une première analyse devant être confirmée par le rapport d’expertise, suggère une trace d’énervement. A l’approche de la caisse, la vidéo indique un bref mouvement de recul de l’individu, presque concomitant à la sortie des clients l’ayant précédé. Les questions posées au caissier n’ont pas permis de déterminer précisément les causes de ce geste, mais ce dernier a néanmoins admis régulièrement demander à sa clientèle de bien vouloir respecter les distances préconisées par les autorités sanitaires. L’individu a ensuite été identifié à son domicile, en train de fumer à la fenêtre du 2ème étage de son duplex. L’agent en poste était lui-même en pause sur le balcon de l’appartement loué au 4ème étage de l’immeuble faisant face au domicile de l’individu. Il y a peu de probabilité que l’agent, en civil, ait été identifié. Il ne fait cependant aucun doute qu’il a été vu. En effet, l’individu ayant repéré l’agent, s’est tout de suite retranché dans son appartement. L’agent, conscient de sa faute, n’a pas voulu en commettre une nouvelle et a bien respecté la procédure. Il n’a pas surréagi et a fait comme si de rien n’était. C’est alors qu’au bout de quelques minutes, l’individu est ressorti, un tableau blanc portatif à la main, avec écrit dessus, au marqueur rouge : « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? »

 

VULGAIRE

22 mars 2020, Rainer

C’est l’histoire d’un supermarché. Enfin, non, plutôt l’histoire d’une femme. Mais elle va dans un supermarché, le matin. Tout se passe à Paris, bien entendu. Bon, la nana, elle sort du lit, ça se voit... La trentaine, pas maquillée… Pour être honnête, je surinterprète peut-être, c’est difficile à dire, elle porte un masque. « FFP2 ou chirurgical ? » Pfft, vous m’en posez des questions. En tout cas, elle sort du lit, c’est sûr. En bas, elle porte un pantalon de pyjama, et sa coiffure est pas possible, une sorte de chignon à peine coiffé. Et pis ça se voit qu’elle est partie en vitesse, en enfilant le premier manteau venu, un truc gris taupe, informe, qui jure avec son bas de pyj’ vert pomme. Faut pas croire qu’il n’y a qu’elle, hein, à cette heure-ci, au supermarché. Malgré le confinement, il y en a quand même des gens. Oh, pas la foule des grands jours, non, mais tout de même. Ça entre, ça sort. Elle en a du bol, pourtant, il n’y a pratiquement personne à la caisse. Ça l’empêche pas de râler malgré tout. On se refait pas. Elle déteste les supermarchés, et passer à la caisse, c’est le supplice. Alors bon, en période de pandémie, je vous fais pas dire. Mais y’avait urgence. PQ, pâtes. Du vital. Vin, coca, de l’essentiel. Sa dégaine un peu gauche ne la rend pas plus sympathique qu’un autre client au caissier. Au contraire ! Les gens mal réveillés, comme ça, ils font pas attention à la « distanciation sociale » comme on dit. Il gueule « Oh, pas trop près ! » quand elle passe devant la caisse. Bon, en fait. Cette nana, c’est ma voisine. 6 mois que j’habite là, je l’avais jamais vu. Mais depuis 6 jours, j’ai pas pu m’empêcher de la remarquer. Et l’autre jour, ben, je me suis retrouvé à sortir en même temps qu’elle ou presque faire les courses. Donc le soir même, je vais prendre l’air sur mon balcon, et là, je la vois. Pour vous donner une idée, elle ne peut pas me manquer non plus, elle est un étage en-dessous, dans l’immeuble de l’autre côté de la cour. 20 mètres nous séparent, grand maximum. Elle fume, tranquillement, toujours dans la même tenue que ce matin. Elle est seule. Enfin, je crois. Au bout de 10 secondes, peut-être, elle se rend compte qu’on la regarde, lève sa tête, me voit. Puis elle se barre. Je m’en veux, j’aurais bien tapé la discut’. A mon tour, j’allume une cigarette. C’est au moment que je l’écrase que je la vois qui réapparaît, avec un tablier par-dessus son pyjama. Elle me sourit et tient une pancarte, ce qui est bizarre, car on pourrait se parler, en parlant un peu fort. Et tenez-vous bien… dessus il y avait marqué : « C koi la re7 des artichô au chocolat ? »

 

SCENES DE THEATRE

22 mars 2020, Rainer

Lieu : supermarché, Paris (lumière vive et blanche)

Moment : matin

Protagonistes : la voisine de Serge, une femme d’environ 30 ans ; caissier, âge indéfini ; Serge (le personnage principal) Caractéristiques : la femme porte un masque, un manteau gris et un pantalon de pyjama. Autre signe distinctif, un chignon à moitié décoiffé.

 

Scène 1 : Serge observe sa voisine dans le supermarché. Elle râle pendant qu’elle fait la queue. Il n’y a pas grand monde, d’autres clients viennent d’en sortir. Son panier est à peine rempli et comporte des pâtes bio sans gluten, du coca zéro, une bouteille de vin rouge biodynamique, du papier toilette rose triple épaisseur. Quand elle s’approche de la caisse, il entend distinctement le caissier se plaindre à haute voix en lui disant de garder ses distances sur un ton peu amène.

 

-------------------------------------------------------------------------

Lieu : la résidence principale de Serge

Moment : le soir, le soleil se couche et la lumière rose

Protagonistes : la même voisine que le matin ; Serge

 

Scène 2 : Serge ouvre sa fenêtre pour prendre l’air sur son balcon. Il lève la tête et revoit sa voisine fumant seule à sa fenêtre. Elle habite l’immeuble d’en face. On entend de la musique qui semble venir de son appartement. Serge pose son regard sur elle, leurs regards se croisent. La voisine jette son mégot et quitte le champ de vision de Serge. Il continue à contempler sa vue, en jetant de temps en temps un coup d’œil vers la fenêtre du 2ème étage où vit sa voisine. Au bout d’un moment, elle réapparaît, avec une pancarte à la main. Il y est écrit à la main, en lettres majuscules : « C’est quoi la recette des artichauts au chocolat ? »

 

RÊVE

19 mars 2020, Isabelle Joly

Je me sentais chancelante, comme si j'avais trop bu. Tout tournait autour de moi, quand je pus "m'accrocher" à une scène un peu surréaliste. C'était le matin, je me trouvais dans un supermarché, à Paris. J'étais presque seule, avec un masque, mes cheveux à moitié décoiffés, je portais un pyjama avec un manteau couleur de suie. Je croisais des gens qui sortaient du magasin, tandis que j'attendais mon tour dans la file d’attente. Dans mon panier : des pâtes, du coca, du vin et des rouleaux de papier toilette. Lorsque j'arrivais à la caisse, le caissier me dit : « tenez-vous loin de moi, à un mètre. » Je le regardais sans comprendre. "Qu'est-ce qui lui arrive ?" Je n'avais pas la réponse.

Je me retrouvais alors sur mon balcon, le soir, regardant l'immeuble d'en face, et fumant une cigarette. J'étais seule, lorsque j'aperçus mon voisin. J’eu alors l’envie pressante de communiquer. Que pourrais-je bien lui dire ? Si je m'amusais un peu... Je rentrais dans la cuisine. Sur la table il y avait un artichaut près d'une tasse de chocolat fumante. Je pris un feutre qui traînait là, une feuille A4 et je me mis à écrire une drôle de question : « Pouvez vous me donner la recette des artichauts au chocolat ? »  Je n'eus pas de réponse, je m’éveillais...

  • Facebook
  • Instagram

CONFINEMENT EXQUIS

confinement.exquis@gmail.com