CONFINEMENT EXQUIS

                        correspondance chiffrée

Emmanuel à Edouard, le 14 mars

Mon cher E.,

 

Voilà plusieurs semaines que je vous observe et écoute depuis le salon pourpre,

faute de pouvoir partager avec vous l’intimité de mon jardin d’hiver, et

je suis rassuré de voir que nous sommes sur la même longueur d’onde. Votre

tendresse me manque tout autant que vos grandes mains habiles dont la

vigueur ne m’a jamais déçu.  Je partage la même aversion que vous pour la

pluie, le beau temps est ma seule consolation en attendant que reviennent la

fête, la musique et la légèreté . Notre projet avance et nous allons enfin remettre

“le couvert” je l’espère, le plus tôt possible. Mais je m’épuise à parcourir tout 

ce pays au travail. Dans ces temps bouleversés, il est indéniable que la presse

de charme est un pis aller.  Je reste au fond fermement convaincu que l’attente

est notre meilleure alliée. Nous serons bientôt débarrassés du troisième âge -

comme vous avez l’effronterie de surnommer ma femme.  Je ne supporte plus

son goût du luxe, ses caprices sont indécents.  Malheureusement, la génération

nouvelle de sédatifs ne parvient plus à la calmer, et mon corps loin de vous n’

Y opposera plus de résistance, je le crains. La dépression qui la guette parviendra

je l’espère à la détourner de moi pour d’autres bras accueillants qui arriveront

peut-être à la soumettre définitivement. Heureusement, ils ne savent pas

quels sentiments uniques me lient à vous, Edouard, qui savez seul de mon coeur

lire entre les lignes. Veillons bien à ce qu’ils restent ignorants, à notre avantage.

Mais voilà déjà venu le temps pour moi de vous quitter, hélas. Ces mots sonnent creux.

Ils sont creux et sont le reflet oisif de l’atonie d’une époque. Bientôt la loi  

de l’amour règnera, et, pareille au vent sur le pétale d’une rose fraiche rapportée

du marché l’emportera sans difficulté apparente,  avec l’aide docile et discrète du

souvenir de nos étreintes - je n’ai oublié aucun détail de notre dernière nuit au

Conseil d’Etat. Je serais moins fort sans l’assurance de votre engagement, mais

rien ne m’apaise plus avant de m’endormir que d’imaginer votre petit cul

qu’il est facile de gouverner sans opposition. Quel plaisir j’ai à le faire, Edouard.

Le palais est triste sans vous. Je m’en remets à la médecine ce soir mais bien vite

vos ordonnances feront le reste. Avec tout le respect afférent à votre fonction,

                                                                                        E

Cher ami,

Depuis quelques jours déjà, peut-être plus, j’ai très envie de coucher

sur du papier le piquant de mon quotidien campagnard et de le partager

avec vous. Je dois également vous avouer que l’idée de me mettre à nu

dans une lettre dans le but de me trouver, je l’espère, autrement,

à vos côtés, m’apparaît comme tout particulièrement excitante.

Cette première semaine fut remplie de dessins. Il y a longtemps que

je rêve de la stimulation inventive et, ô combien, exaltante

que m’offre ce confinement. Certes, mes croquis ne valent pas les fruits

de votre doigté de dessinateur. Mais puisque vous n’êtes pas là pour chatouiller

mon amateurisme, qui ne se contente d’ailleurs pas d’explorer les seuls contours de

mon intérieur, me voilà donc bien obligée de faire preuve d’imagination. 

J’ai ainsi dessiné plusieurs paysages oniriques ces derniers temps. En plus de cela, 

peut-être le saviez-vous déjà, mais au fil des jours, je me suis mise à 

écrire et cela adoucit un peu cette situation d’enfermement qui commence à

me toucher. J’ai beaucoup pensé à vous et je ne cesse de nous imaginer 

ensemble, dans votre chère Normandie, ou ici, près de moi. Hélas, nous voilà rete-

nus, l’un comme l’autre, profondément lovés et chaudement blottis 

dans le confort carcéral de nos demeures. Aussi, pour passer le temps,  

j’essaie d’atténuer cette triste solitude et le douloureux manque de votre 

présence en créant, en lisant, en jardinant et aussi en cuisinant. Ainsi, je

vis en me distrayant avec ce que j’ai sous la main et dans l’esprit. 

Mais assez parlé de moi. Donnez-moi de vos nouvelles. Je m’impatiente. 

Je veux que votre amour me susurre encore des mots doux et retrouve le chemin de mon

cœur. Ou envoyez-moi des dessins de la mer, de votre village normand et de ce 

sauvage rivage, ondulant et frémissant, mouillé par la montée

de la marée, qui borde votre maison. Vous n’imaginez pas combien j’en retirerais

du plaisir. Je m’arrête ici. Continuer ne servirait qu’à me frustrer davantage.

Soyez une dernière fois assuré de mon amour et de mes pensées. Ah !

J’oubliais ! Afin de pimenter votre lecture, en filigrane, est glissé un message

que je vous laisse découvrir seul. Il s’agit bien évidemment d’un contenu con-

sensuel, dont la subtilité, je l’espère, s’apparente à la maladresse des habiles.  

Je vous embrasse et souhaite que vous deviniez dans cette lettre mes sentiments les plus

amoureux.

                                                                                        Votre chère et tendre.

Anne à Shriram, le 31 mars

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