CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 9

30 mars 2020, Elie Petit

Juliana était très surprise de voir ce spectre surgir de son passé, un homme qu’effectivement elle avait oublié, un homme qu’elle avait fini par ignorer, comme tant d’autres, ni plus ni moins que les autres. Tant de rancœur, c’est dingue ! se dit-elle. C’est extrême ! Rejoindre une telle communauté. Ou la fonder. Pour ça ? Sa disparition soudaine des radars numériques et communicationnels avait plus d’effet qu’elle ne l’avait pensé. Mais plutôt que de se laisser abattre, quand autour d’elle tout était devenu sombre, elle vit briller sa dernière bougie : sa fierté dans le noir.

Dans son tissu serré, sous ce ciel de pacotille comme aucun autre n’eût été créé même dans les studios de CineCittà, elle s’avança vers l’homme aux sanglots et pris place entre les rangs des gens en robes. Et elle leur lança, d’une voix si nette que la grotte ne broncha pas d’un écho :

- Coupable, oui, je suis coupable !

Coupable de m’être absentée, volatilisée, d’avoir organiser ma propre disparition.

A chacune des ses accusations, l’homme verrouillait et déverrouillait le téléphone de rage et la grotte pivotait par à-coups.

- Coupable de ne pas savoir tenir la distance, de m’essouffler, de prendre peur. De m’en foutre aussi.

Sur les gradins qui coulissaient sur les câbles de réseaux peints sur les parois, la somme des jambes frétillantes sous les toges noires ajoutait en tremblements.

- Coupable de ne plus donner de nouvelles, coupable d’être lâche.

Juliana, qui se rêvait souvent en hamster en cycle s’adaptait à la rotation et poursuivait sa défense, en concédant sans pleurer.

- Coupable de ne pas savoir aimer. Mais de cela, je suis déjà condamnée.

Max, chien fou, aboya.

- Deux choses restent certaines, j’ai fauté oui, mais cette faute que je commettais, je la commettais avec talent. Oui, on ne m’enlèvera pas mon talent : je suis la plus grande ghosteuse que cette planète porte !

Il n’y avait plus un souffle dans l’assemblée qui s’était figée, gradins compris après un tour complet. Le ciel avait échangé son bleu brillant pour un ton plus sombre.

- Oui, j’ai ghosté cet homme et je ghoste maintenant sa tristesse et sa vengeance. J’ai ghosté tant d’hommes, et parfois des femmes. J’ai ghosté mes amours, j’ai ghosté l’amour, j’ai ghosté mes amis, j’ai ghosté mon peu de famille. Et vous savez qui j’ai ghosté par-dessus tout?

L’assemblée, d’une seule voix s’écria :

- Qui ?

- Vous voulez savoir qui j’ai ghosté par-dessus tout, tous et toutes ?

- Oui, dis-le nous !

Max aboya.

- Et bien je me suis ghostée moi-même, je me suis oubliée, jusqu’à cet accident. Et quand j’ai voulu prendre le large, c’était pour monter dans le train fantôme de mon existence. Et cette forêt et maintenant, avec vous, je suis ma seule présence, le pur ghost.

Max aboya.

- Oui, Max, toi je te ghoste pas. Voilà qui je ne ghoste pas, Max, mon chien.

L’assemblée était assommée. L’homme désordonné se mit à crier :

- Coupable, elle le dit, elle est coupable !

Elle reprit :

- Et pour cela, pour cette peine, infligée à moi-même avant d’être infligée aux autres, pour cette peine, qu’encoure-je ? Je vous le demande !

Quelques rires dans la salle. C’est vrai "qu’encoure-je", ce n’est pas commun.

- Pensez-vous que je mérite la mort ? Un quelconque châtiment ? Ou plutôt mérite-je de devenir votre reine ?

- Notre reine ?

- Oui, votre reine, car qu’êtes-vous, sinon une communauté de ghosteurs en ghostation ?

L’homme hurla un grand "Non !!!" et la grotte fit un tour complet.

Arrivée à sa révolution, elle pointa l’accusateur du doigt et lança dans une voix qui fit un écho monstre :

- Et lui, il n’est pas des nôtres ! C’est un stalker-revanchard, qui ne laisse pas les ghosters ghoster en paix. M’accuser ainsi, moi, reine, me causer tel procès, est une infamie qui ne mérite pas que l’on l’ignore !

  • Facebook
  • Instagram

CONFINEMENT EXQUIS

confinement.exquis@gmail.com