CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 8

29 mars 2020, Sarah de Butler

« C’est parfait, dans ce cas. Il t’attend. Ne le déçois pas, et ne nous déçois pas. » Gévard lui avait répondu avec douceur et fermeté, avant de traverser le groupe et de disparaître.

Les jambes de Juliana se raidirent, elle chancelait. Des bras entourèrent délicatement son buste, et la soulevèrent du sol. Elle s’abandonna ainsi à ses porteurs, au son de l’air de la tarentelle que reprit le groupe dans un murmure, marchant à leurs côtés. Ses jambes endormies traçaient deux sillons dans le sol boueux, seules résistances à ce cheminement collectif poursuivant une trajectoire inéluctable. Sa tête encore endolorie oscillait d’une épaule à l’autre, au rythme mélodieux de la procession.

La pièce dans laquelle ils pénétrèrent était chargée d’humidité. Des bougies l’éclairaient en dansant derrière les rideaux de brume formés par le contact entre l'eau ruisselant du plafond et de longues plaques de métal brûlantes placées au sol, autour d’un autel central. On la déposa délicatement sur la surface dure et fraiche, avant que le groupe ne se disperse dans une dernière révérence. Deux femmes restèrent auprès d’elle, l’une serrant contre sa poitrine une étoffe soyeuse, l’autre portant dans ses mains un bol de cuivre. Elles la déshabillèrent et l’enduisirent d’une gelée épaisse avant de l’envelopper fermement dans le tissu, les bras le long du corps et les pieds joints, puis elles l’abandonnèrent à sa solitude.

A mesure que la vapeur se dissipait, un rectangle bleu apparut au-dessus d’elle, se distinguant de la paroi du plafond. Bientôt, ayant épuisé toute leur cire, les bougies s’évanouirent, et le ciel étoilé ainsi révélé lui offrit un spectacle vertigineux : était-ce l’univers qui l’écrasait au sol ou la gravité terrestre qui l’empêchait d’y plonger toute entière ? Juliana demeura là, contemplative et figée, jusqu’à ce que l’aube disperse sa lumière rosée dans le bleu du matin. Quand le soleil eut atteint une hauteur suffisante, un rayon parcourut son visage, et la tira brutalement de son engourdissement. Elle ne reconnut pas ses mains : le tissu, en se désagrégeant, avait recouvert son corps d’une matière duveteuse et opaque. Une multitude de pétales blanchâtres. Autour d’elle, la pièce était devenue lumineuse, le soleil se réverbérant dans les hauts murs de marbre blanc. Des sanglots la firent sursauter. Elle se redressa. Un homme était agenouillé au pied de l’autel, devant un téléphone portable inanimé. De chaque côté de la pièce, assis sur des gradins escarpés qui se faisaient face, les membres du groupe observaient en silence, vêtus de large robes noires. Leurs visages étaient graves.

« Alors te voilà... » gémit l’homme, « Tu vois, Juliana, on ne disparaît pas si facilement ! » Ses mots déclenchèrent des applaudissements sur les gradins. Sur une des rangées, l’unique robe rouge se leva : Gévard. « La séance est ouverte. La parole est à la partie demanderesse. » déclara-t-il solennellement.

Elle tressaillit en le reconnaissant, dans son costume gris moiré de cérémonie. « Tu m’as détruit, Juliana. » Sa voix gagnait en assurance. « Mais j’ai des preuves. J’ai tout accumulé. J'ai des captures d’écran de tes « Vu », de tes heures de connexion… Tes commentaires sur plusieurs publications... » ajouta-t-il en brandissant le téléphone en direction de l’assistance. De nouveaux applaudissements retentirent, accompagnés de quelques bravo. « J’aurais accepté n’importe quelle réponse. J’aurais compris que tu me bloques. Mais pas le silence, non, pas le silence. ». Les gradins retinrent leur souffle. Gévard se leva une deuxième fois dans son habit rouge : « L’accusation porte donc sur des faits de violence émotionnelle passive-agressive et de cruauté sentimentale aggravés en tant qu’ils sont néfastes à la reproduction et donc à la pérennité de la communauté. » Se tournant vers Juliana, il ajouta : « La parole est à la partie adverse. »

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