CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 7

28 mars 2020, Antoine Sko

Les silhouettes dessinaient une fresque passionnée, emportées par l’ivresse et le mouvement incontrôlable d’une tarentelle déstructurée. Juliana s’était jointe à elles de bon coeur. Le temps était oublié, il leur ouvrait une parenthèse savoureuse. Le breuvage tendu par Firmon - c’était le nom du vieux bossu - avait provoqué une décharge dans son corps, soudain réveillé à la vie, au présent. Ce n’était pas la torpeur habituelle de l’alcool qui l’avait saisie, mais bien une clairvoyance lumineuse, ici, cent pieds sous terre.    
Dans cette danse folle, elle avait distingué des images liées entre elles comme les câbles dessinés aux parois de la grotte ; des motifs avaient émergé du plus profond de sa conscience. Elle les avait laissés remonter à la surface comme de lourdes bulles de savoir. Les troglodytes faisaient à présent une ronde que son corps avait suivi de lui-même. La sensation de prendre part à un rite immémorial avait électrisé un peu plus le frisson provoqué par la boisson, et décuplé d’autant la précision des images devenues mots. 

Elle avait été saisie d’un éclat de rire, ce rire dionysiaque qui ébranlait les murailles de la culture, allait puiser dans un atavisme bestial, qui libérait autant qu’il effrayait, un rire tonitruant comme la conscience claquant la porte sur elle-même. Tous riaient déjà autour d’elle, elle n’avait fait que mêler son cri à celui de la meute. Et dans son hallucination, il lui semblait que les cris s’aggloméraient en une figure mythique virevoltante, envolée par la béance du couloir, la source de leur présence.

« Comment ? » La première question avait éclos tandis que les spirales de la danse lui donnaient le tournis. Comment, mais comment quoi ? Elle avait pris ses tempes dans ses mains et rencontré le regard inquiet de ses camarades d’oubli. Elle avait serré les dents et s’était élancée, pour donner le change à même de lui faire gagner du temps, elle avait bondi à nouveau, dans un mépris insolent pour les battements d’acier sous son crâne. Comment ? La question s’était précisée. Comment le cube minimaliste qu’ils appelaient “grand maître de lumière” avait-il pu être assemblé ? Son apparence primaire ne reflétait pas le pouvoir auquel tous, ici, semblaient croire. Gévard avait voulu diriger la communauté et avait conçu l’arme ultime, devenue un prolongement de son âme, par-delà les interdits de la mort. En admettant que cela fût vrai, comment était-il parvenu à ce prodige de technologie dans un milieu de roche, de quartz et d’ocre ? La réponse s’était imposée à son esprit aussi clairement qu’une peinture pariétale : on lui avait menti. Les trente joyeux lurons, déchaînés dans l’exploration des potentiels de leurs articulations sous la musique qu’ils scandaient, avaient menti en lui disant que personne n’était jamais arrivé vivant jusqu’à eux. Il y avait donc quelqu’un d’autre.

 

« Qui ? » La deuxième question vint se superposer en filigranes sur la toile de son esprit. La tarentelle avait redoublé de vigueur, entamé une accélération progressive, prometteuse d’une issue digne d’un feu d’artifice. Incapable de jauger sa situation, Juliana ne s’était pas sentie aussi bien depuis des années, abandonnée à l’instant, à la fièvre du mouvement perpétuel des corps et des âmes, et à la clairvoyance qui avait fait son camp dans sa tête. Un visage était apparu en une réponse muette à cette deuxième question. Le voisin ridé, Monsieur Léon. C’est lui qui avait suggéré à la nouvelle arrivée de se promener jusqu’aux grottes, à deux heures de marche d’un patelin déjà coupé du monde. C’était forcément lui, le rabatteur. Il devait compter sur les incrédules, jouer un tour à cette société suréquipée pour la délester de quelques miettes de cobalt et de lithium. Les pièces commençaient à s’assembler. Il lui manquait encore de nombreux éléments, mais elle sentait dans son for intérieur qu’elle progressait vers les réponses.

Elle fut soulevée du sol par deux femmes plus vigoureuses que leur apparence ne le laissait penser, et goûta la joie toute enfantine de s’élever dans le monde réservé aux volants, ne fût-ce que pour quelques instants. La tarentelle avait adopté des séquences rythmiques rapides mais brisées. Ce n’était pas la danse traditionnelle italienne, c’était une chorégraphie multiséculaire, sans cesse réinventée par les corps en transe. Elle touchait du doigt le passé, les premiers siècles dans les Cévennes, les premiers chrétiens, les camisards, les mineurs…

 

« Pourquoi ? » La troisième question lui était enfin parvenue. Elle avait l’impression que sa tête était brûlante. Une fois revenue à terre, elle se dirigea en petits sauts vers le cours d’eau qui s’étirait langoureusement dans la salle, y plongea sa tête et lissa ses traits du menton à la pointe des cheveux. Dégoulinante, elle rejoignit le mouvement du groupe - elle avait remarqué qu’ils étaient soucieux de la sentir toujours en osmose avec le déferlement de leurs énergies. Elle avait décidé de gagner du temps, dans cette danse, pour se rapprocher de la vérité et, peut-être, d’une solution. Pourquoi elle ? Une jeune femme seule avec son chien ? Parce qu’elle était une jeune femme seule avec son chien, il faudrait des jours avant que quiconque ne s’inquiétât. Mais la vérité que l’ordinateur-Gévard exigeait d’elle ? Les informations dont chacun semblait la croire dotée, de quoi s’agissait-il ? Qu’avait-elle fait de si terrible ? Ils ne pouvaient pas se référer aux coupures de journaux, ça n’avait pas de sens, de ce côté, les images s’éteignaient dans son esprit. Elle avait agi en état de légitime défense. Pourquoi alors ? Qu’avait-elle… et puis la réponse lui sauta aux yeux. Qu’elle était bête de ne pas l’avoir réalisé plus tôt, c’était la réponse la plus évidente de toutes ! Comment ils l’avaient appris, c’était un point subsidiaire, mais une certitude avait noué ses bras autour d’elle : ils avaient besoin de ses compétences. Après tout, elle avait créé plusieurs langages depuis des années qu’elle se consacrait au développement. Ce qui avait commencé pour débeuguer un jeu l’avait conduite à créer sa société pour vendre des codes et des langages entiers à travers la France, puis récemment, l’Europe. Une simple connexion au réseau mondial suffisant, elle pouvait opérer de n’importe où. Les Cévennes n’avaient pas constitué un obstacle en ce sens. 

Restaient ces câbles, peints et représentés autour de toutes les silhouettes sur les parois de la grotte. Soudain, une sensation étrange la frappa. Quelque chose n’était pas normal. Quelque chose avait changé autour d’elle. Quelque chose d’important. Elle rouvrit les yeux et contempla les regards soupçonneux des troglodytes. Et la conclusion de son épisode de lucidité se fit, abrupte, en même temps que lui parvenait une ultime réponse. Le changement qu’elle venait de percevoir, c’était le silence, leur silence, quand ils avaient remarqué qu’elle ne dansait plus, qu’elle avait « déserté ». Elle avait donc eu raison, ils la surveillaient depuis le début. Quant à la dernière réponse, elle avait précédé la question ou plutôt, elle en avait aggloméré plusieurs : ils se disaient prisonniers mais étaient en meilleur état que leurs congénères de l’étage supérieur; ils avaient précisé qu’ils étaient les seuls à être parvenus à échapper à l’omniscience de l’ordinateur et c’était eux qui avaient dit que personne n’était jamais arrivé en vie jusqu’ici. Ils avaient confirmé par là son expérience précédente : elle n’avait donc pas rêvé, tout ce qu’elle avait vu était réel - si cela avait été dans sa tête, comment l’auraient-ils su ? Mais ils avaient révélé malgré eux un détail qui n’en était pas un. Les prisonniers, ce n’était pas eux, mais les pauvres hères faméliques qu’elle avait vus en premier. Eux n’étaient pas condamnés à demeurer sous terre depuis des siècles, ils l’avaient choisi. C’était eux, les chefs. 

Un homme émergea du groupe. Il s’approcha d’elle. Elle l’avait reconnu, c’était le premier vieillard, celui qui l’avait tirée derrière lui dans la grotte. Elle décida de jouer son va-tout : « Je vais vous donner les informations que vous voulez… » Elle laissa sa phrase se perdre dans l’écho de la grotte. Les visages s’étaient figés entre surprise et ravissement. Elle conclut sa phrase avec orgueil : « ...Gévard ».

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