CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 6

27 mars 2020, Alice

Juliana était de plus en plus inquiète, son fidèle Max ne l'aurait jamais quittée sans y être contraint. Pourvu qu'il ne lui soit rien arrivé … Elle ne pouvait vivre sans le regard d'amour inconditionnel que lui portait son seul véritable ami.

Max étant très gourmand, peut-être la barre chocolatée que Juliana avait prise avant de partir réveillerait son flair. Elle chercha machinalement la poignée de son sac à dos, mais ses doigts ne trouvèrent rien que son sweat sur ses épaules … Elle scruta l'obscurité, s'accroupit pour tâter le sol à la recherche du contact mou de son sac … en vain. Celui-ci paraissait introuvable, ainsi que la gourde qui y était attachée.

Ne se décourageant pas, elle tendit l'oreille pour essayer de distinguer un son, un gémissement révélant la présence de son chien …. Mais rien, juste le silence dont l'épaisseur l'entourait de plus en plus. Un avant-goût de caveau, pensa-t-elle ... Il ne manquait plus que quelques fantômes et le tableau serait complet.

Ses yeux s'étaient peu à peu habitués à la pénombre, elle distinguait des stalactites immobilisées dans leur chute, les parois au parcours sinueux, les différentes teintes blanches et ocres qui s'entremêlaient … Et alors qu'elle levait les yeux, elle aperçut avec effroi une large béance au-dessus de sa tête … Avait-elle chuté ? L'avait-on assommée et amenée au fond de ce trou ? En avait-elle trop vu ? L'arrivée du Lièvre de Mars l'aurait bien arrangée… Mais cette fois-ci elle ne rêvait plus. Elle n'avait pas envisagé une telle issue à cette journée de printemps qui devait être si spéciale. A cet instant précis, Juliana était tentée de céder à la panique… Mais c'eût été trop facile et puis il y avait plus urgent, il lui fallait retrouver son pauvre Max.

Après quelques grandes respirations, Juliana tâchait de rassembler le peu d'informations qu'elle avait en mémoire : les chiffres gravés au mur, l'ordinateur à la fois antique et tout-puissant,  une colonie de pauvres hères au regard vide et aux jambes grêles … Où cela pouvait-il bien la mener ? Une réédition de 1984, version préhistorique ?

Un léger bruissement la tira de ses réflexions. Juliana s'avança aussitôt vers ce qu'elle pensait être l'origine du bruit : mais rien que l'obscurité, toujours. Pourtant elle pouvait à présent sentir la présence d'un autre être vivant. « Max ? Max c'est toi ? Allez viens mon Max ! » chuchota-t-elle. Pas de réponse. Seul l'écho de sa voix se heurtait aux parois. Après quelques pas, Juliana commença à distinguer une sorte de brèche, un étroit couloir dans lequel elle pénétra.

Tâtant le sol du bout de ses rangers, Juliana progressait prudemment. Elle se rappela soudain le briquet qu'elle avait fourré dans son jeans avant de partir. Elle enfonça la main au fond sa poche et en sortit un minuscule briquet Bic rose. Le contact lisse de ce petit objet lui rappelant le monde qu'elle venait de quitter mais qui lui paraissait déjà si loin, lui apporta une joie inattendue. Juliana fit tourner la roulette sous son pouce et la petite flamme vacilla – Sauvée ! D'un pas moins hésitant, une main contre la paroi humide, l'autre tenant le briquet, Juliana poursuivit sa lente pérégrination.

Elle discernait des dessins sans doute préhistoriques de bisons, chevaux, cerfs, aurochs, mégacéros… , mais également des dates – 1709, 1815, 1943… – et quelques noms – Jeanne, Gévard, Adèle… – qui retombaient dans l'oubli aussitôt que la flamme était passée. Les époques se mélangeaient, le temps paraissait aboli. Ces graffitis la rassuraient, ils partaient tous de manière infime d'une même intention, celle de laisser sa trace.

Et ces animaux peints, tantôt chassés, couchés sur le flanc ou en troupeaux, n'étaient-ils pas superbes ? Ces bêtes d'un autre âge, aux formes accusées par les reliefs de la grotte, s'animaient à la lueur du briquet. La fragilité de ces traits l'émouvait particulièrement : un simple effleurement pouvait parfois effacer les contours au charbon, les pigments ocres, jaunes, rouges ou bruns...

Cet art pariétal était pour elle bien la preuve que les premiers hommes avaient déjà su discerner l'essentiel. Ces lointains ancêtres vivaient d'ailleurs en paix, chasses et cueillettes suffisaient à leurs besoins. Les femmes, loin d'être soumises, occupaient pleinement leur place au sein du groupe. Juliana se rappelait avoir également lu que des vestiges évoquant des instruments de musique avaient été retrouvés dans des grottes des Cévennes, dans des espaces où l'acoustique était la plus à même de faire retentir des sonorités du fond des âges. Totalement transportée par ces perspectives, Juliana s'imaginait déjà dans Lascaux II, quand tout à coup elle découvrit une forme cubique se détachant sur le mur… Mon dieu, l'ordinateur parlant !

Elle tressauta de surprise ainsi que sous le coup de la brulure que la flamme de son briquet venait de lui infliger. Fébrile, Juliana refit tourner la roulette et rapprocha la flamme du dessin. Elle observa des réseaux de câbles peints, reliant des formes humaines à ce big brother préhistorique… Une silhouette l'interpella : un personnage frêle aux cheveux noirs et pantalon informe, flanqué d'un petit animal à ses côtés… C'était elle et Max ! Un câble les reliait aussi... « Il faut que je sorte de là. C'est une secte ! » s'écria Juliana en reculant d'effroi.

Elle aperçut alors dans la pénombre deux yeux la fixant et bientôt un homme lui intimant de le suivre d'un geste de la main... Surmontant sa réticence, Juliana lui emboîta le pas. Son guide la conduisit jusqu'à une petite salle où un ruisseau se frayait un chemin. Des roches lisses bordaient le cours d'eau. Une petite trentaine d'individus assis, d'un aspect beaucoup moins misérables que les premiers rencontrés, avait interrompu leurs activités pour la scruter non sans curiosité.

- C'est une chance qu'il vous ait laissé la vie sauve, lança une voix chaude.

- Pardon ? s'étrangla Juliana pendant qu'elle cherchait à distinguer les traits de l'homme qui venait de parler. Une touffe de cheveux hirsutes et une barbe rousse et frisée lui couvrait une bonne partie du visage.

- Leur chef n'était pas de bonne humeur vous auriez pu y passer ma petite !

- Mais vous êtes qui ? Je suis où ! Où est mon chien ? s'écria Juliana à bout de nerfs.

Une femme sans âge pris la relève.

- Ecoute, c'est grâce à ton chien que tu es venue jusqu'à nous, nous t'attendions. Personne n'avait réussi à pénétrer la grotte et rester vivant jusqu'à présent. Nous descendons des premiers chrétiens cachés dans les grottes des Cévennes. Tout allait bien jusqu'à ce que Gévard construise son cube savant… Il voulait contrôler la colonie avec des armes plus puissantes que nos lances et nos flèches… Il y réussit de son vivant et même après en transplantant son esprit dans le cube… Mais tu le connais déjà Juliana. Il voit tout, il sait tout, il contrôle tout. Il a réduit en esclavages toutes les branches de la tribu. Il n'y a que notre petit groupe que tu vois devant toi qui a réussi à se soustraire à son regard !

Ne s'étonnant même plus de ce qu'elle entendait Juliana leur dit seulement :

- Mais que voulez-vous que je fasse ! Pourquoi restez-vous ?

- Nous sommes piégés ici Juliana… de toutes façons je crois que le monde dehors n'est pas pour nous.

Passablement effarée par ce qu'elle apprenait, Juliana s'avoua qu'elle percevait quelques similitudes entre la tyrannie exercée par Gévard l'ordinateur, l'asservissement volontaire des humains de son époque aux réseaux sociaux, sans compter la surveillance numérique d'Etats policiers.

Décidément cette grotte perdue au milieu des Cévennes mettait à mal ses rêves de découvertes de sociétés utopiques… Elle jetait même une lumière crue sur ce que Juliana avait tenté de fuir en se retirant loin de Paris. Son face à face avec le chef dématérialisé l'avait même violemment confrontée à cet épisode traumatique dont la presse locale s'était fait une joie de noircir des pages.

Alors que des idées sombres recommençaient à traverser son esprit, Juliana entendit une voix éraillée.

- Vous prendriez bien une rasade chère Juliana ? Un vieillard bossu au visage aussi émacié que son regard était juvénile, lui tendit une espèce de gobelet en bois rempli d'une mixture douteuse laissant échapper des vapeurs alcooliques.

Devant l'air mêlant surprise et circonspection de Juliana, le vieux fou poursuivit.

- Cela ne nous a pas encore tués, vous pouvez y aller !

S'appliquant à lui-même ces conseils, il s'envoya la mixture au fond du gosier. Pour l'accompagner, les autres membres de la troupe se servirent allègrement de la potion. Des rires commençaient à s'élever dans la grotte, animant d'une ferveur étonnante ce qui lui était apparu tel un tombeau. Les gestes se faisaient à la fois plus lents et plus libres, pour les uns le regard devenait vague, pour d'autres une vigueur nouvelle semblait les animer. Certains se mirent à danser, rythmant leurs pas de claquements de langue et de mains.

Leur sentiment d'impuissance ne semblait pas les empêcher de vivre…. Au contraire, l'absence totale d'emprise sur la situation semblait les avoir conduits à jouir des petits et des grands plaisirs. C'était peut-être une manière comme une autre de réagir après tout…

Juliana ferma les yeux et vida son gobelet en se remémorant une phrase de Churchill : « Le champagne est nécessaire en cas de défaite et obligatoire en cas de victoire. »

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