CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 5

26 mars 2020, Alexandre Hiron

Une légère brise caressait le visage de Juliana. La nuit, encore fraîche à cette saison, enveloppait son corps étendu sur le sol. Sa respiration lente et régulière gonflait sa poitrine et, si l’on ne prêtait pas attention à l’ecchymose qui colorait sa tempe, on pouvait penser qu’elle dormait paisiblement. Peu à peu elle entrouvrit les yeux. Sa tête était lourde, sa vue brouillée ; elle avait aux lèvres un goût très amer. Elle s’efforça tant bien que mal de reprendre ses esprits. Elle se redressa pour s’asseoir et fut prise de nausée. Elle se trouvait devant la grotte et plusieurs heures, des jours peut-être, elle ne saurait le dire, s’étaient passées depuis son arrivée. Aucune trace de cette étrange communauté aux alentours. Le souvenir de sa descente fantasque vers ce dôme souterrain lui semblait à la fois extrêmement précis – le cri strident de la petite fille résonnait encore dans sa tête – et parfaitement surréaliste. Impossible de dire avec certitude si elle avait rêvé ou non. Quelques minutes passèrent. Le temps de retrouver son équilibre et quelques forces, elle se dressa et partit, fébrile, à la recherche de l’entrée du passage qu’elle pensait avoir emprunté. L’obscurité ne lui facilita pas la tâche. Son téléphone déchargé n’était d’aucun secours. A tâtons sa main ne rencontra que la paroi froide et rugueuse. La tentative fut vaine. Elle abandonna rapidement. Elle s’attacha plutôt à clarifier la situation dans laquelle elle se trouvait. Cet ordinateur-inquisiteur lui avait présenté des images qui retraçaient le fil de sa vie comme dans les récits d’expériences de mort imminente. Elle considéra la possibilité d’avoir chuté durement sur le crâne, de s’être évanouie et d’avoir déliré. Si cette explication semblait plus probable que sa rencontre avec une communauté vivant coupée du monde dans les profondeurs de la montagne, elle ne parvenait pas à la convaincre tout à fait.

Aussi loin qu’elle se souvienne, Juliana avait toujours entretenu un rapport confus avec le réel. La frontière entre le rêve et l’éveil lui apparaissait poreuse de sorte qu’elle confondait parfois l’un avec l’autre. Le monde lui semblait appuyé sur une matrice instable ; son existence-même revêtait des allures de supercherie qui lui étaient insupportables. A Gagny, dans sa chambre d’adolescente elle pouvait passer des semaines à pianoter sur son ordinateur dans un état de torpeur dans lequel elle ne parvenait plus à discerner le fil des jours. Elle s’était fréquemment réveillée dans le parc de La Fosse au beau milieu de la nuit sans pouvoir se rappeler comment elle était arrivée là. Ce sentiment s’était renforcé avec les années. Il avait atteint son paroxysme quelques semaines avant l’accident et ne l’avait plus quitté depuis. C’est lui qui avait motivé son départ dans les Cévennes. C’est pour tenter de l’éradiquer qu’elle instaurait des rituels toujours plus nombreux au fil des mois, véritables garde-fous auxquels elle s’accrochait pour tenter de garder un semblant de prise sur le réel.

Le froid devenait plus mordant mais le magnétisme de cette grotte l’empêchait de s’éloigner. Elle avait l’intuition qu’une partie des réponses qu’elle cherchait se trouvait quelque part tapie dans la roche. Elle se résolut à rentrer chez elle et à revenir aux premières lueurs du jour pour continuer ses investigations quand elle fut saisie de frayeur. Depuis son réveil, Max était absent.

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