CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 4

25 mars 2020, Carlo Fridrici

Juliana n’en revenait pas. Les murs de calcaire de la chapelle étaient recouverts de centaines de milliers de chiffres, 0 et 1. Du sol jusqu’au sommet de la voute, parfaitement taillée en forme de dôme, la série binaire miniature s’élevait dans une spirale infinie. Elle s’attendait à tout mais pas à ça. Avec internet, elle savait que de nouveaux types de colonies étaient à la mode. Sans se connaitre, des inconnus se réunissaient pour vivre ensemble et sans chef, en autonomie, à la recherche d’un idéal contre le progrès. Ici, elle avait supposé que ça serait plus ou moins la même chose. En plus excentrique bien sûr. La chapelle se remplissait par dizaines. Des hommes et des femmes de tous les âges arrivaient par des couloirs cachés, s’amassant en silence autour du monticule clôturé de stalagmites sur lequel reposait ce qui ressemblait de toute évidence à un ordinateur, ou du moins un prototype. La machine ne correspondait à rien de connu. Un cube minimaliste, volumineux, en ce qui paraissait être un bois étanche exotique. Les fils et les composants, visibles à travers l’énorme ventilation latérale, supposaient un mécanisme technologique complexe et avancé. Le clavier, l’écran et une enceinte étaient incrustés sur la façade, elle-même surmontée d’une camera 360° fixée par une tige. Un panneau photovoltaïque relié au cube était tourné vers le faisceau lumineux qui transperçait le plafond de la cavité. Tout laissait croire à une fabrication artisanale de pointe, à la fois moderne et d’un autre âge. Le vieil homme invita Juliana à se rendre au pied de l’autel. Le silence était total. Personne ne la regardait. Toutes les têtes fixaient un point invisible sur le sol. Elle hésita. Son intuition commençait à être caressée par le doute. Il était peut-être encore temps de rebrousser chemin, se dit-elle. Le vieil homme posa une main bienveillante sur son épaule. Il la pria d’avancer avec des yeux aimables.

- Ne craignez rien. Allez dire au grand maitre ce que vous m’avez dit. 

Mal à l’aise, elle avança malgré tout. La roche du monticule était gravée de symboles étranges. Au sol, sur les côtés, tout un tas d’offrandes diverses et une large tâche rouge délavée. Elle leva timidement la tête. L’ordinateur était surélevé face à elle. Elle était sur le point de prononcer quelque chose lorsqu’une voix électronique sortit du cube. 

- Bonjour Juliana. 

Elle tressaillit. Son cœur partit au galop en piétinant ses poumons. Elle fit un pas de retrait, horrifiée. Ses tempes battaient fort. Elle se retourna pour chercher des yeux le vieil homme. Il était maintenant comme les autres. Les mains jointes, le regard planté dans le sol. Autour d’elle, la même indifférence de corps immobiles, raides comme des soldats, par dizaines, atones et rachitiques. Elle posa un genou à terre et serra Max dans ses bras. Tout à coup, le ronronnement de la machine en marche rompit le silence. Max grogna. L’écran s’alluma. Des photos de qualités différentes défilaient une à une. La gare de Gagny. Le centre-ville. Les barres d’immeubles. Les tours grises. Le square. La rentrée de Juliana au primaire. La rue des Bégonias. Une vue aérienne du lotissement. La maison. Les travaux. Sa famille. Noël. Le collège. Le parc de la Fosse. Le lycée. La nationale 403. Les vacances au Portugal. Son premier appartement. Ses soirées. Ses amoureux. Des collègues de travail. Les Cévennes. Sa nouvelle maison. Le portrait du voisin qui lui avait indiqué le chemin jusqu’ici. Un selfie avec Max. Son tiramisu aux fraises maison. Juliana ne bougeait plus. Assommée. Terrifiée. Elle fixait la dernière photo du dessert qu’elle avait partagé sur les réseaux hier soir. Submergée d’angoisse, elle fondit en larmes. Puis, de nouveau, cette voix froide et inhumaine.

- Dis-moi ce que tu as fait Juliana.  

- Ce que j’ai fait ?  

- Dis-moi la vérité. 

- Mais que se passe-t-il ici ? Qu'est-ce que vous me voulez ? 

- Je veux la vérité Juliana. 

- Mais je n’ai rien fait ! 

L’écran s’alluma. De nouvelles photos défilèrent. Les coupures de presse d’un accident. Une ville en deuil. Une famille en pleurs. Le portrait d’un jeune homme. Juliana se crispa. Ses larmes se figèrent. Elle regardait ailleurs, vers les poussières qui dansaient la farandole sur la piste du rayon lumineux. 

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