CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 31

22 avril 2020, Juliette Urvoy

Mais déjà, la voix mielleuse de Gradoux s'évaporait dans un flux de pensées nébuleuses qui envahit Juliana : des flash-backs se plaquaient dans son cerveau, il faut croire que l'étendue bleue face à elle ravivait ses souvenirs. Un enchainement d'images absurdes surgit du fond de sa mémoire : une forêt, une grotte, cette gosse et sa poupée, un long couloir sombre, de fous cris sortant d'on ne sait où, une espèce de masse humaine filiforme lui courant après, la noyant presque, et un goût amer d'un nectar douteux lui revint en bouche, une boite en carton, ses parents, la banlieue de son enfance, le bureau de son association ... et au milieu de ce foutoir, tel un repère insaisissable : Max, son plus fidèle. Mais que s'était-il passé ?

Elle essayait en vain de faire le lien entre chaque souvenir, mais rien ne lui semblait réellement cohérent : une chose restait néanmoins intacte, une espèce de ferme conviction, ancrée au plus profond de son être: elle savait que sa place était ailleurs. Elle avait tout plaqué, quelques mois auparavant, pour les Cévennes : déconnecter pour finalement mieux se connecter à elle-même, et à ce qui lui semblait essentiel.

La société qui s'était construite ne lui convenait pas, et elle était convaincue que l'homme courait à sa perte en faisant l'erreur de croire que la technologie et le progrès n'étaient que des mieux: elle voyait bien les égoïsmes grandissants, les peurs permanentes, les tensions sociales, ces messages incessants faisant croire à l'égalité de tous au risque de tuer les différences de chacun qui sont les vraies richesses de ce monde... Consciente de cette dérive elle avait monté cette association pour un retour à l'humain: quelques uns l'avaient suivie, au début, et puis très vite les égos de chacun avaient pris le dessus et le combat initial avait été détourné aux profits d'enjeux politiques. Alors elle est partie. « Back to basics » s'était-elle dit... Cévennes.

Elle appréciait les virées vertes dans la région, la simplicité des autochtones, le vrai. Jusque là, tout était plutôt clair : elle se revoyait partir, un matin, confortée par un voisin, un peu rustre certes, mais pas méchant bougre: « pour une ballade, il faut aller jusqu'aux grottes, ça vaut le coup ». Et puis plus rien : black out.

Elle se retrouvait maintenant à 4 pattes face à cette étendue d'eau douce, à coté d'un abruti qui semblait chercher la complicité en se roulant sur le dos comme un chien fou. Elle le regarda longuement, sortant peu à peu de ses pensées:

- Qu'est ce que nous faisons ici ?

Gradoux parut surpris.

- Je vous pose la même question Juliana. Alors elle lui raconta ce qu'elle venait de rassembler dans sa tête, tâchant d'être précise sur les moments encore flous. Gradoux se redressa, comme heureux:

- Juliana, cela fait quelques temps que je vous attendais : nous vous suivons depuis un moment, et votre destin s'accomplit aujourd'hui.

Juliana hésitait entre scepticisme et soulagement. Gradoux reprit :

- Les hommes sont devenus fous, et vous le savez, heureusement que certains êtres d'exception, les Élus, sont appelés à rétablir l'ordre vrai. Juliana, vous faites partie des Élus: votre mission commence.

Il lui tendit la main, et comme poussée par un élan étrange, elle la saisit...

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