CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 3

24 mars 2020, Liane Lacare

Il s’approcha un peu plus d’elle et lui prit brusquement la main pour l’attirer davantage vers l’entrée de la grotte. Le contact inattendu avec cette dextre ferme et rugueuse arrêta Juliana dans son mouvement. A coté d’elle, Max se mit à grogner. Alors qu’un instant plus tôt, elle s’avançait naturellement vers l’obscurité lumineuse des entrailles de la montagne, voilà qu’elle hésitait. Mais sa curiosité piquée finit par l’emporter tout autant que la poigne insistante qui la pressait. Elle appela Max et de son autre main, elle sortit la laisse qui était dans sa poche. Elle l’attacha au collier du chien et se dit qu’au cas où les choses tourneraient mal il serait là pour la protéger. Puis, hâtée par l’étrange vieillard, elle s’engouffra dans la grotte. 

Juliana abandonnait le chemin confortable du connu pour celui, plus escarpé, de l’aventure. Contrairement à Ernesto parti s’installer dans la tranquillité banlieusarde d’un quotidien, sa fille venait de choisir, pour la seconde fois, l’inconnu. 

La mystérieuse lumière, qui, de l’extérieur, lui avait paru surnaturelle, s’avérait être le fruit d’une grande fissure qui éventrait le plafond de la grotte. La couleur rouille des parois constellées de quartz teintait les rayons du soleil qui se promenaient de mur en mur éclairant les êtres qui entouraient Juliana. Il ne s’agissait pas en fait d’êtres tout court mais d’êtres humains, et plutôt mal en point. Leur peau était pâle, parcheminée et ils paraissaient souffrir de mal-nutrition. Leurs tuniques sales et trouées par endroits laissaient entrevoir des côtes efflanquées, des ventres manquant cruellement de gras et des bras frêles. Bien que malingres, ils semblaient pourtant agiles. C’est sans difficultés qu’ils empruntèrent un passage exigu, niché dans les profondeurs de la grotte. Tirant Max par sa laisse, Juliana s’enfonça à leur suite, entraînée par le vieil homme. Les autres troglodytes se donnèrent la main et commencèrent à longer silencieusement la paroi d’un pas adroit. Dernier maillon de cette chaîne humaine, elle essayait tant bien que mal d’adopter le rythme de la colonie. La lumière se faisait plus faible et assez rapidement, l’obscurité devint presque totale. Se fiant tant bien que mal à celui qui l’escortait, elle suivait son guide de tunnels en tunnels s’étonnant de son assurance et sans arriver à mémoriser le chemin emprunté. Une certaine angoisse la gagnait. Quasiment privée de vue, elle ne pouvait s’empêcher d’imaginer les quelques centimètres de vide qui s’érigeaient, seuls, entre elle et la montagne. Cette pensée l’écrasait tout autant que celle du dédale dans lequel elle s’abîmait, n’ayant ni Ariane ni fil pour la secourir. Elle se mit à regretter sa décision et à maudire son audace lorsqu’elle se souvint de la corde qu’elle tenait à la main. Mais, il y avait toujours Max ! Il était si curieusement docile qu’elle l’avait presqu’oublié. Il les suivait silencieusement et, pour une fois, il obéissait sans difficultés. Plongée dans ses pensées, elle remarqua à peine qu’ils arrêtaient de descendre et qu’ils remontaient vers la surface. A mesure qu’ils avançaient, l’opacité environnante s’estompait et Juliana commençait à distinguer ce qui les entourait. Ils arrivèrent à l’orée d’une grande excavation, plus longue que large. De la lumière chatoyait faiblement sans qu’on puisse en définir exactement l’origine. Alors que l’entrée de la grotte paraissait parfaitement vierge de toute présence humaine, le lieu qu’ils traversaient maintenant montrait des signes d’habitation. De chaque côté, elle pouvait, malgré l’obscurité, discerner des cavités horizontales creusées dans la roche. Certaines étaient vides, d’autres contenaient des sortes de paillasses faisant probablement office de matelas. Elle n’eut pas le temps de saisir plus de détails, la farandole l’entraînait déjà vers un autre couloir. Alors que le groupe forçait l’allure, son excitation montait de concert, faisant disparaître ses peurs. Elle était pressée de rencontrer celui qui répondait au titre étonnant de grand maître de la lumière. Prenant des airs d’allégorie philosophique, cette histoire de maître de la lumière la faisait presque sourire. Elle ne pouvait s’empêcher de se figurer un vieux Platon, auréolé de sagesse, assis au fond de sa caverne essayant d’éclairer la raison de ses oilles obscurantistes. 

Le tunnel qu’ils venaient d’emprunter débouchait sur une vaste salle. La communauté s’arrêta brusquement et tout le monde, y compris le vieil homme, lâcha la main de son voisin. Enfin libre de ses mouvements, Juliana s’écarta légèrement, serrant toujours la laisse de Max dans sa main droite, et se mit à scruter l’endroit dans lequel on l’avait menée, à la recherche du chef de la tribu. Certainement proche du flanc de la montagne, cette dernière salle, plus haute et plus lumineuse que la précédente, évoquait le chœur d’une église. Un faisceau de lumière naturelle transperçait la voute et venait miraculeusement nimber de soleil un monticule stalagmitique qui s’élevait, majestueux, au centre de la pièce. Mais à la place du vieux Platon, sur cette chaire façonnée par dame nature, trônait un ordinateur.  

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