CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 29

20 avril 2020, Zacharie

- C’est bon, murmura Gradoux, qui observait la jeune femme depuis bien trop longtemps.

Un médecin à la pilosité faciale déconcertante tenta de le dissuader de sortir de la pièce depuis laquelle, à l’aide de caméras de surveillance, ses yeux la traquaient. Il n’était pas recommandé de la perturber dans cet état second de régression aux plus bas instincts animaux, dormant dans le subconscient de notre espèce.

- Voyez-vous M. Gradoux, un cas de Cynothropie clinique comme ça, c’est si rare… Ah oui, Cynothropie, c’est le nom que nous avons trouvé, bredouilla le médecin moustachu. C’est comme la Lycanthropie clinique, mais au lieu de se prendre pour un loup ou un loup-garou, ici la patiente se prend pour un chien ordinaire. Elle pourrait définitivement perdre la tête si on la perturbe… poursuivit-il.


Mais Gradoux n’en avait que faire, quelque chose dans son attitude, son port de tête avait changé en un instant. Si elle avait décidé d’être un chien, lui avait toujours été un aigle. Un prédateur aquilin qui fond sur sa proie avec précision, vitesse et agilité. Laisser son clébard entrer en contact avec elle avait porté ses fruits.

En l’espace de quelques secondes, Gradoux se retrouvait dans la même chambre que Juliana et fermait la porte à clé de l’intérieur. Le médecin ne savait pas ce qu’il s’était passé, il avait volé à travers la pièce en essayant de le retenir. On tenta de le contacter, mais il avait pris soin de désactiver le haut-parleur dans la chambre. Il n’y avait rien pu faire, Gradoux allait faire face à Juliana. Elle, obnubilée par Max qui depuis l’arbre d’en face lui cachait le soleil, ne remarqua même pas la présence de l’inspecteur.

- Ôte-toi de mon soleil ! grogna-t-elle de nouveau.

Gradoux avançait d’un pas sûr, mais incroyablement léger. Avant qu’elle ne s’en soit rendue compte, la main de l’agent avait refermé les rideaux, la privant de la lumière du jour. Juliana rugit, aboya : ce n ‘était pas un rôle, elle se prenait pour un chien. Et attaqua l’homme qui se dressait devant elle comme un canidé. Coup de pattes griffues, tentative de morsure. En vain. Canin contre rapace, l’aigle gagne. Maîtrisée en deux temps, trois mouvements, elle gémit comme Max le faisait après qu’elle l’ait engueulé.

- J’ai travaillé avec des chiens auparavant, quand j’étais un simple flic, vous savez, dit Gradoux, d’un ton calme, à peine essoufflé. La première chose à faire pour qu’ils vous respectent et communiquent avec vous, c’est une balade. Alors, Juliana, nous allons nous balader.

Juliana fit mine de ne pas le comprendre. Peut-être ne le comprenait-elle vraiment pas. Cela n’avait que peu d’importance. Gradoux alla déverrouiller la porte. Personne derrière. Ses collègues avaient convaincu l’assemblée de laisser une chance à ses méthodes, bien que peu orthodoxes.

Juliana demeurait méfiante. Elle montrait les crocs, comme un chihuahua face à un molosse dont il sait pertinemment qu’il n’aurait aucune chance de lui faire manger sa pâté. Mais elle se calma d’un coup. De l’aigle au chien, Gradoux avait encore changé de stature, et cette fois il était à quatre pattes, imitant à la perfection le comportement du meilleur ami de l’homme. Les deux chiens partirent, comme annoncé, en balade.

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