CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 27

18 avril 2020, Estelle Haas

Flânant dans la forêt, les odeurs de la mousse fraîche lui montaient à la tête et ravivaient ses sens. Chaque recoin lui offrait une surprise, une trouvaille, une créature-objet inconnue. À chaque instant, il croisait une nouvelle nuance, une forme inédite, un parfum. Ou qu’il portât ses regards et ses pattes autour de lui, il n’y avait que du vert.

Du vert, et seulement du vert. Il demeurait des journées entières allongé de tout son long, haletant, sa longue langue rouge flottant sur ses canines blanches. Max avait toujours été un contemplatif ! Baignant dans le silence du sous-bois, jamais il n’avait été aussi heureux. Il reniflait pour la première fois des champignons gigantesques dont les chapeaux étaient plus grands que n’importe quel os à moelle. Les oiseaux et les écureuils, intrigués par la présence du chien, se faisaient une joie de l’accueillir ; les habitants de la forêt lui donnèrent les clés pour vivre ici comme un roi. Avec la bande de renards noirs, ils inventaient 1000 jeux. Les oreilles dressées, Max s’amusait à courser ces intrépides et ensemble, ils battaient des records. Têtu, le chien traçait des lignes droites et fonçait des heures, enjoué, sous la voûte céleste. Seuls les torrents pouvaient arrêter sa course. Commençaient alors de longues heures de bataille d’eau. Il se foutait la trouille tout seul, en plongeant la patte le plus loin possible. Quand les têtards passaient à quelques millimètres de sa truffe, ses poils se hérissaient, ses narines frémissaient, il dansait en aboyant. C’était fascinant d’épier les mouvements des insectes qui flottaient sur l’eau. Immobile, les seuls mouvements de Max consistaient alors à se gratter le sommet du crâne, ou à éternuer dans une tige de fleur de coquelicot. Quelle ivresse d’être adopté par cette immense forêt, qui n’avait jamais été dérangée par les sandales des vieux du village.

Un soir, sous les branches qui tombaient et le frôlaient, un rayon de lune oblique éclaira la tâche blanche qui marquait son front. Blotti en boule dans les hautes herbes, il repensait à sa maîtresse. Max rêvait. Il imaginait leurs balades, leurs moments de fête, comme quand elle mangeait son taboulé et qu’elle laissait échapper des miettes, qu’il engloutissait d’un coup de langue. Quel festin ! Et ces satanés raisins qui restaient collés des heures à son palais. C’était délicieux de poser son postérieur sur ses pieds froids - ah, ça ! Ils étaient toujours congelés ces deux-là… Les regards échangés avec Juliana lui revenaient en mémoire : c’était ainsi qu’ils communiaient ensemble, les yeux dans les yeux, tel un rituel sacré avant le dodo. Mais dès que le jour se levait, Max reprenait les jeux, la chasse, les siestes, les baignades. Après une dizaine de jours de cavale, il tomba nez à nez face à une large grille noire. Une pancarte titrait : “Clinique de Longpont-sur-Orges”.

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