CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 26

16 avril 2020, Julie Telfour

C’est en passant devant pour la quatrième fois que Juliana remarqua le sillon en forme de silhouette sur le tronc d’un des grands chênes qui bordaient sa promenade quotidienne. Stoppée dans son élan, elle décida de s’arrêter un moment sur un des bancs en bois usé qui encadrent le chemin du parc de la clinique du Château de Villebouzin. Le soleil transperçait péniblement les nuages, mais Juliana plissait les yeux face aux timides rayons qui semblaient lui consumer la rétine.

Quel jour étions-nous ? Cela faisait deux semaines ou peut-être 20 jours qu’elle avait été transportée dans cette clinique à Longpont-sur-Orges. Un havre de paix pour se reposer et la meilleure prise en charge de l’hexagone, annonçait fièrement la brochure déposée sur la table de chevet de sa chambre. Un groupe de randonneurs avait croisé Juliana il y a 18 jours maintenant, en plein coeur du Morvan. Elle errait paraît-il, le regard ahuri, en murmurant et secouant chaque bosquet à la recherche d’un certain Max ou Marc. A son arrivée à la clinique, elle est tombée dans un sommeil de plomb pendant plusieurs jours, avec quelques moments d’éveil aussi furtifs que déconcertants. Depuis 10 jours, les entretiens se succédaient avec leurs lots de questions. Pourquoi et bon dieu comment était-ce possible ? Comment était-elle arrivée dans le Morvan ? Différents représentants d’institutions et autres spécialistes avaient essayé de reconstituer un scénario cohérent, en vain. Pourtant les fables et les théories farfelues allaient bon train derrière les murs de la paisible clinique. Le phénomène Juliana avait enflé et était devenu un objet de curiosité pour chaque religion, chaque groupuscule politique. Juliana avait pris place à la table du déjeuner dominical de beaucoup de français.

La jeune femme s’était d’abord terrée dans un mutisme presque sauvage, le regard tantôt revanchard, tantôt inhabité. Pourtant, doucement les images ont commencé à revenir, les souvenirs à resurgir. Et dans la douceur de ce mercredi après-midi, elle essaya une fois de plus de déchiffrer le palimpseste de sa mémoire. Avec une question lancinante, quel passage était réel et quel souvenir n’était que le fruit d’un rêve ou d’une hallucination ? Elle savait que son cerveau était en ce moment même sous l’influence d’un certain nombre de psychotropes qui embuaient et ralentissaient ses connexions neuronales, rendant ses pensées cotonneuses.

Où était Max, pourquoi n’était-il plus avec elle, ou avait-il simplement existé ? Elle se refusait d’annoter ses réminiscences de peur de garder une trace de ses réflexions. En effet, la clinique du Château de Villebouzin relevait plus du bagne que de la station d’eau thermale. Juliana se sentait épiée en permanence. Et même si tout le monde ici lui parlait avec une voix doucereuse, ponctuée de sourires mielleux, il régnait une atmosphère pesante. D’ailleurs il n’a encore jamais été question de sortie ni même de communication avec l’extérieur. Communiquer avec qui d’ailleurs ?

Dans la salle du conseil, le commissaire Gradoux regardait par la fenêtre, tournant le dos à l’assemblée de la 8ème réunion de crise sur le cas Juliana. Il apercevait la jeune femme assise sur le banc en contrebas dans le parc, ses pieds se balançant doucement de bas en haut. Il ne l’avait pas encore approchée, l’observant attentivement. Il n’entendait déjà plus la tirade qu’avait débutée un de ses collègues, évoquant une fois de plus la gravité de la situation, l’inquiétude du gouvernement et la pression médiatique. Les mots se sont vidés de leur sens, chez lui aussi les connexions ont du mal à s’effectuer en ce moment. Il le sait, elle détient la réponse à toute cette affaire, ou peut-être l’est-elle simplement. Juliana fixait depuis plusieurs minutes le parterre de bégonias qui frange le chemin de graviers blancs. Elle reconstituait un enchaînement d’événements et rassemblait une galerie de portraits. Pourtant, un épisode manquait toujours à l’appel et son esprit butait inlassablement, comme si on avait coupé la pellicule de sa vie et supprimé un épisode.

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