CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 23

13 avril 2020, Rainer

Cette perturbation magnétique survenue en plein milieu des Cévennes n’était pas passée inaperçue. Plusieurs satellites l’avaient enregistrée : jamais un tel phénomène n’avait été observé en milieu naturel. La mystérieuse disparition de Juliana n’avait pas encore fuité. Il avait d’abord fallu convaincre les autorités de son existence. Les psychiatres militaires, qui avaient examiné et écouté les récits de la trentaine de rescapés de ce complexe de grottes inconnu, en avaient longuement douté. Tout semblait plutôt indiquer que cette communauté avait subi un épisode de démence collective, sous l’influence conjuguée d’un esprit pathologiquement torturé, celui du dénommé Gévard – en réalité, un médecin neurologue radié de l’ordre depuis dix ans, Didier Manuel de la Peña – et de psychotropes puissants concoctés par son acolyte, le dénommé Firmon. Et pourtant, les témoignages concordaient. Même le soi-disant fidèle chien de l’hypothétique disparue, Max, était entré, selon les vétérinaires qui lui avaient fait subir une batterie d’examens poussés, dans une dépression caractéristique de l’abandon.

Il avait finalement fallu que la police retrouvât le logement de Juliana, à quelques kilomètres du repaire de la secte, pour admettre sa disparition. Tout, à son domicile, laissait penser qu’elle était partie depuis plusieurs semaines, et que son départ n’avait pas été prémédité. Son frigo était rempli de légumes dans un état de décomposition avancé. Les volets étaient restés ouverts. Une colonne de minuscules fourmis noires rampait, depuis un interstice à la base de la porte-fenêtre du salon, jusqu’à la grande table en chêne massif de la salle à manger, pour y débarrasser méticuleusement des miettes de pain aux céréales, probables vestiges d’un dernier casse-croûte.

Plusieurs jours passèrent avant de réaliser que Juliana Manuel de la Peña était connue des services en tant que ghosteuse de rang un, c’est-à-dire dotée d’une expertise capable de déjouer les meilleurs réseaux de surveillance. La pression montait sur les épaules de Julien Gradoux, responsable de la DGSI à la tête de l’équipe chargée de l’enquête, à mesure que le profil de Juliana était mis en lumière. Ses aptitudes à la dissimulation, sa récente entreprise quasi terroriste de ghosting à grande échelle, les millions accumulés grâce à ses activités licites, et ses accointances avec des personnalités sulfureuses de la toile en faisait une disparue très recherchée. D’autant plus que les témoignages de ces anciens compagnons faisaient état qu’elle avait été à l’origine de leur invraisemblable projet qui avait été de détruire le réseau internet.

Les américains, les russes, les chinois, les japonais, les alliés européens : tous avaient demandé des informations complémentaires à la France après la détection de l’anomalie magnétique en plein cœur d’une zone « vide » où ils soupçonnaient, depuis longtemps, déjà, la cinquième puissance mondiale de mener à bien des activités secrètes. Une coopération scientifique internationale avait été lancée pour gagner du temps et sauver la face. La grotte avait été « nettoyée » par les services, et des scientifiques pourraient maintenant s’y balader et prendre toutes les mesures qu’ils souhaiteraient.

En attendant, la découverte de cette communauté sectaire aux intentions destructrices, et tout bonnement absurdes – eu égard aux moyens dont ils disposaient – avait été, à grands frais, dissimulée depuis bientôt dix jours. Les fuites ne tarderaient cependant pas à son sujet. Trop de monde avait travaillé sur l’affaire. En revanche, les consignes au plus haut sommet de l’Etat avaient été limpides : Juliana Manuel de la Peña n’existait pas et n’avait jamais existé. Telle resterait la position officielle, au moins jusqu’à ce qu’on la retrouve.

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