CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 20

10 avril 2020, Cloine

Elle ne voyait que deux solutions : embarquer dans une discrète et longue croisade contre ses hôtes, en semant dans l’esprit de ses comparses d’assez grosses graines pour qu’une révolution éclate, ou s’enfuir tout simplement. Pour la première, il lui faudrait de la patience, pour la deuxième, du courage, et pour les deux, de la préparation.

Les nuits devinrent d’immenses canevas pour ses pensées : étendue auprès de Nadhir qui avait depuis longtemps quitté le navire, elle pesait le pour et le contre, se repassait en boucle les innombrables scénarios qui découleraient de ses potentielles erreurs… en somme, elle s’inquiétait beaucoup. Après des heures et des heures de ces méditations stériles, elle se décida enfin à fuir. Oui, elle s’en ira, et rien ne pourra la retenir. Ni Nadhir, ni Max, ni Gévard. Était-il important de savoir s’il était son oncle ? Était-il important de découvrir de quoi étaient faits les élixirs ? Elle se persuada que non, non pas parce qu’elle s’en désintéressait, mais parce qu’il lui fallait effacer tout ce qui pouvait la faire hésiter. Avant de partir, elle devait voler quelque chose. Si elle voulait que le monde extérieur la voie et la croit, elle avait besoin d’un emblème, ou mieux, d’un appât. Bien sûr, ça ne pouvait être que le cube. En théorie, il lui était facilement permis de s’en approcher tant qu’elle avait bu de la potion de Firmon. Il lui fallait l’étudier sans qu’aucune drogue assombrisse son jugement.

Avant la prochaine cérémonie, elle trouverait le moyen de se débarrasser de l’élixir sans être vue.

Firmon avait préparé une grande marmite, et servait tout le monde dans de minuscules bols en terre cuite. Quand elle tendit le sien, elle le tenait fermement par le dessous. Firmon versa le liquide brûlant, puis elle se dirigea vers l’autel en se mordant les lèvres. Elle savait qu’on la regardait attentivement, alors elle se dépêcha de prendre place sur le trône qu’on avait érigé en haut pour elle. C’était un vulgaire fauteuil qu’on avait rembourré avec des couvertures sombres pour le rendre plus confortable. Elle en avait toujours détesté l’aspect noir poussiéreux, mais ce jour-là, elle était surtout heureuse qu’il ne soit pas de couleur claire. Elle déposa le bol sur le large accoudoir, et en réponse aux regardes interrogateurs qu’on lui lançait, elle répondit qu’elle s’était brûlée la langue la dernière fois. Le trou qu’elle avait percé au fond du récipient était assez petit pour que le contenu n’ait pas dégouliné entre ses doigts, mais assez gros pour qu’elle n’ait pas à attendre trop longtemps pour faire semblant de boire dans le bol désormais vide.

Gévard prit la parole. Juliana le trouvait encore plus paranoïaque que d’habitude, mais aussi plus sûr de lui. Depuis quelques semaines, il faisait comme si elle n’existait pas. Maintenant qu’elle le voyait, tout occupé à s’imposer, à faire croire à l’assemblée qu’il savait de quoi il parlait, qu’il était le véritable visionnaire, elle comprit qu’il ne l’avait pas oubliée. Oh que non, au contraire : il ne pouvait pas se permettre de l’ignorer, alors qu’il se donnait tant de mal à essayer de la doubler. Elle devait rester sur ses gardes.

On la conduisit enfin auprès du cube. Il lui semblait que cela faisait une éternité qu’elle ne l’avait pas vu. Les disciples formèrent un cercle contre les parois de la grotte, et baissèrent la tête en attendant que quelque chose se passe. Et quelque chose, effectivement, se passa. Juliana s’était approchée du cube, elle l’avait regardé, l’avait même touché, puis avait éclaté de rire : le cube n’était pas un ordinateur. C’était un carton.

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