CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 2

23 mars 2020, Nicolas Notin

« 2020… Année du seigneur 2020 ! », répondit-elle, hésitante, aux prises avec le surréalisme de la situation. A l’annonce de cette date, l’ensemble de la tribu en guenilles fit un bon en arrière, prête à retourner dans l’obscurité de ces grottes qui leur seyait si bien… Seule la jeune fille n’exprima pas un regard de défiance. Peut-être, malgré sa frêle assurance et son teint jaunâtre, n’avait-elle pas vécue assez longtemps pour que cette date la bouleverse ? Ou alors cela ne signifiait pas grand-chose pour elle, qui n’avait jamais connu autre chose que ces recoins, ces branches qui crépitent et les ombres pénétrantes du lieu.

Cette confrontation renvoya Juliana une décennie en arrière. Comme un air de déjà-vu. Tout droit à Gagny, aux confins de la Seine-Saint-Denis. Ah Gagny ! Petite poche pavillonnaire, cernée par le piquant et l’apprêté des barres HLM de l’est parisien. Une parenthèse, une «oasis», où son père (Ernesto Manuel de la Peña) avait posé son regard pour la première fois en 1977. Après de longues années passées dans la cité presque voisine du Chêne pointu (plus réputée pour ses rodéos nocturnes et son trafic de stupéfiants que pour sa douceur de vivre), Ernesto avait finalement réussi à embarquer femme et enfants vers un « avenir radieux ». Enfin, il avait un peu de plomb dans l’aile son avenir radieux…

Niché dans un petit pavillon avenue des Begonias, la famille de la Peña fuyait les affres de la mondialisation (et de peuples immigrés nassés dans des monstres de béton) pour la joie émancipatrice d’une propriété banlieusarde. Exit la cité dortoir et les marchands de sommeil : bonjour la vie de château, avec comme douces perspectives les ballades bucoliques dans le parc départemental bien nommé de « La Fosse » et l’exotisme de weekends passés au centre commercial Auchan « les sept îles ». Elles étaient loin les côtes lusitaniennes, et son village d’Arga de Baixo, à l’extrémité nord du pays et quelques encablures de Braga… Loin l’estuaire du Minho, les embruns et les effluves de bacalhau com broa, qui nous titillaient les narines lors d’une chaude nuit d’été. Juliana avait donc grandi là. A l’abri de la violence et la misère qui la jouxtaient. Juste assez loin de Clichy-sous-Bois pour espérer poursuivre l’œuvre d’Ernesto, mais toujours assez prêt pour lui rappeler sa condition sociale.

Ce rappel : il était diffus, pernicieux, ou évident lorsqu’elle croisa le regard de Leonarda un après-midi d’automne, lors d’une de ses fameuses ballades bucoliques. Les images du ciel grondant, et l’alternance d’arbres décharnés et menaçants du Parc de la Fosse la piquaient dans sa torpeur du moment. Leonarda n’habitait pas une grotte, mais un amas de tôles perché entre les hauteurs du Parc et la route nationale 403. Elle ne portait pas de tunique, mais une robe usée et fripée par une vie de débrouille. Le même regard de défiance, la même incompréhension face à un monde qui nous relègue à ses confins. Juliana avait-elle parcouru la France entière en vain ? Avait-elle quitté les tensions et les relégations parisiennes pour retrouver pareille hostilité ?

Un mouvement brusque au niveau de la grotte stoppa instantanément ses divagations. Ce n’était pas deux ombres mais une vingtaine d’ombres qui s’agitaient en arrière-plan dans cet espace qui semblait s’enfoncer dans la roche jusqu’à l’infini. Et cette lumière, ocre, envoûtante. Alors que Juliana tentait de s’avancer pour cerner la source de cette lumière évanescente et les contours de la communauté qui s’ouvrait à elle, le vieil être reprit subitement la parole: « Venez, nous devons vous conduire auprès du grand maître de la lumière. Vos informations sont de la plus haute importance ».

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