CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 17

7 avril 2020, Félix

Depuis qu’elle avait rejoint la secte de la caverne, les épisodes hallucinatoires provoqués par le breuvage mystérieux étaient réguliers. La nuit, cela provoquait des rêves et des cauchemars qui étaient vécus intensément comme des réalités. Elle avait pour habitude de tâcher de s’en souvenir et de les interpréter au réveil avec Nadhir. Ils pensaient qu’ils trouveraient ainsi ensemble la clef de leur mission. 

Alors qu’elle se rendait à l’assemblée du jeudi, elle pensait à Nadhir. Elle aimait ce mélange de manque d’assurance et de courage qu’il avait. Elle l’aimait aussi car il l’écoutait. Il avait su apaiser en elle une part de son inconfort à exister. Elle repensait à la bague qu’elle avait vu dans son rêve de princesse. Il lui semblait se souvenir qu’une tête de mort était dessinée dessus. Elle voulut chasser cette idée, mais préféra s’y accrocher car elle était persuadée que cette bague la conduirait quelque part.

L’assemblée était présidée par Gévard. L’effet de l’hallucination collective qui avait été provoquée par la boisson lors du jugement de Juliana était retombé. Désormais, elle n’occupait plus un rôle prépondérant dans la hiérarchie de la société secrète de la caverne. Mais tout le monde sentait qu’elle avait une mission, un message à leur apporter. Gévard tenait toujours les rênes. C’était lui et lui seul qui connaissait la recette du breuvage hallucinogène. Tous habitaient ainsi la grotte comme un monde mystique et il n’était pas rare d’apercevoir des lutins, des fées et les autres êtres de lumière qui peuplaient la grotte. 

Depuis le jour de cette sortie scolaire lors de laquelle Leonarda fut arrêtée alors qu’elle était en troisième au collège André Malraux, c’est comme si l’humanité entière ne l’avait que trop déçue. Elle aurait voulu que le monde soit plus solidaire. Elle, dans sa révolte, avait choisi d’être plus solitaire. Il y avait quelque chose de filial dans son aspiration à changer le monde. Elle se rappelait le souci avec lequel son père Ernesto, qui portait si fidèlement son prénom, lui avait raconté la Révolution des œillets. Elle n’avait jamais pu se résoudre à accepter les injustices. Elle n’aimait pas cette époque dans laquelle les individus mettent en scène leur vie comme des publicités. Elle n’aimait pas cet individualisme, ce conformisme et l’indifférence généralisée. Et pourtant elle en avait fait partie, elle aussi n’avait pas su résister à poster des photos de Max qui était si mignon lorsqu’il n’avait que quelques mois. Elle avait contribué à ce manège qui l'avait emporté. Fuir tout d’un coup, complètement et très vite avait été la seule chose envisageable à ses yeux. 

Elle eut alors une image soudaine et frappante, le souvenir de son oncle médecin Didier. Elle ne l’avait pas revu depuis qu’il avait disparu. Son père disait qu’il avait été enlevé par la CIA après avoir inventé une sorte de potion secrète. Elle ne croyait pas son père qui avait sûrement inventé cette histoire pour la rendre plus belle à ses yeux d’adolescente. Elle l’aimait beaucoup Didier. Enfant, il la faisait rire avec son excentricité, sa chevalière, ses grandes moustaches, sa barbe et ses longs cheveux blancs. Elle avait gardé l’image d’une personnalité qui l’inspirait tant. Son charisme redoutable et son allure lui donnaient des airs de grand timonier en blouse blanche. Il avait été une figure tutélaire qui l’avait guidée malgré le fait qu’elle ne le voyait que rarement pour noël au milieu de sa grande famille rassemblée. Elle avait même envisagé de faire médecine mais ses résultats en maths le lui interdirent. 

C’était si étrange, il semblait que Didier habitait ses lieux, que les gens le connaissaient. Elle ne savait pas pourquoi. Il y avait comme un instinct puissant et profond en elle qui lui disait que tous ces gens devaient le connaître. La figure de son oncle, avec ses grandes baccantes, l’obsédait. Elle le voyait partout sur les murs, sur l’eau, sur les stalagmites. Mais elle ne comprenait pas pourquoi. Les reliefs des parois de la grotte semblaient dessiner son visage, son nez si prononcé, mais cette fois-ci sans ses longs cheveux et sa barbe. Elle sentait qu’elle l’avait revu récemment. Mais c’était impossible. Il avait disparu sans explication lorsqu’elle avait quinze ans. Elle était pourtant sûre d’avoir retrouvé cette familiarité. Elle regardait alors l’assemblée réunie, et cette foule d’yeux rivés vers le maître de cérémonie. Elle le parcourait du regard, scrutant avec hasard et intrigue son visage, son nez, ses épaules, ses bras et ses longs doigts sur lesquels elle pouvait voir trôner une chevalière couverte d’une tête de mort. Quand soudain une idée glaçante comme une révélation lui saisit instantanément le corps : « Gé, Gé, Gé,…Gévard ! ».

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