CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 16

6 avril 2020, Marie Wauquier

Juliana se réveilla en sursaut. Elle était en sueur et essoufflée. Elle se pressa les tempes, tentant naïvement de soulager la douleur qui irradiait dans sa boîte crânienne. En ouvrant les yeux, elle ne vit dans un premier temps que du noir. La pièce était plongée dans l’obscurité mais il ne lui fallut qu’un court instant pour reconnaître l’insipidité des parois de roches sombres qui constituaient sa chambre. La chambre de princesse avait disparu. Les couvertures de fourrures et les draps de soie s’étaient transformés en un vulgaire plaid au toucher humide et rugueux. Les murs ornés de magistrales tentures décorées à l’or fin avaient pris l’aspect d’un sinistre panorama de roches. La déception était à son paroxysme. Juliana laissa retomber son buste en arrière, sa tête venant s’échouer dans ce qui lui servait d’oreiller, un amas de tissus regroupés en une sorte de petit tas. « J’ai dû faire un cauchemar … Ça avait l’air pourtant si réel », se dit-elle à voix haute.

- Je te remercie.

Juliana sursauta. Elle ne s’attendait pas du tout à trouver quelqu’un dans son lit. Elle reconnut instantanément sa voix, cette voix douce et mélodieuse qui, plus d’une fois, lui avait provoqué des papillons dans le ventre lorsqu’elle venait la surprendre au détour d’un des nombreux dédales de la grotte.

Juliana s’empressa d’allumer une des bougies soigneusement posées sur le gros caillou à côté de son lit qui lui servait de table de chevet (la jolie table en bois de son rêve s’étant elle aussi évaporée). Puis elle se tourna vers l’inconnu-pas-si-inconnu … Nadhir.

- Qu’est-ce que tu fais là ?

- Heu… je… attends t’es sérieuse là ?

Une légère panique s’empara d’elle. Cet homme, ce même homme sur lequel elle nourrissait des fantasmes depuis maintenant plusieurs semaines, était allongé là, avec elle, dans son lit et elle n’avait pas la moindre idée du comment du pourquoi il s’y trouvait. Elle remarqua qu’il était nu… et qu’elle l’était elle aussi !

- Tu veux dire qu’on a …

- Je connais ton passif de ghosteuse professionnelle mais là c’est ultra fort. Je suis en face de toi je te signale !

- Non mais pardonne moi… Et crois moi que j’aimerais bien que ça ne soit pas le cas, mais je ne me souviens de rien.

L’égo de Nadhir, qui venait d'être piqué à vif, le poussa à rétorquer un classique : « Je crois qu’on a beaucoup trop bu hier soir. » Il ne s’était jamais considéré comme un redoutable apollon tombeur de zoulettes mais il n’avait pourtant jamais douté de la qualité de ses performances. Sa fierté d’homme alpha venait d’être mise à mal. Et curieusement, il aimait plutôt ça.

Il lui raconta alors leur échappée de la veille. Après l’un de leurs nombreux brainstormings quotidiens – dont la fréquence de plus en plus élevée avait alimenté bon nombre de ragots à leur égard – ils avaient décidé de s’accorder une petite pause bien méritée. Juliana avait une envie folle de bière pression. Se rappelant les restrictions d’approvisionnement imposées par leur confinement, elle avait aussitôt chassé cette idée de son esprit. Mais Nadhir avait plus d’un tour dans sa besace. Il savait que quelques élixirs enivrants se préparaient en douce au sein de la grotte. Et il connaissait la cachette de Firmon. D’un pas exalté, il l’avait emmenée jusqu’à cette réserve secrète, une petite cavité, recouverte par deux planches de la même teinte que la roche. Lorsqu’il s’agit de planquer son alcool, l’homme sait redoubler d’ingéniosité. L’illusion était totale.

Après s’être envoyés un nombre conséquent de concoctions dans le gosier, l’ivresse avait pris le dessus et très vite les deux tourtereaux s’étaient retrouvés complètement saouls. Dans le feu de l’action, leurs deux corps s’étaient retrouvés inexorablement collés l’un à l’autre.

Le rouge monta aux joues de Juliana. Elle s’efforça de chasser l’excitation que lui provoquait le caractère extraordinaire de la situation pour se concentrer sur le « voyage » qu’elle venait de vivre. Juliana était une adepte de ses « failles spatio-temporelles », sa vie tout entière en avait été marquée. Un sentiment pressant lui ordonna de reprendre ses esprits et de remettre de l’ordre dans ses pensées. Tout lui semblait confus, elle essaya pourtant de reconstituer les pièces du puzzle :

- Un homme … Père … un frère … Portugal… Royaume de Neves … Gagny… Maître de Lumières … ma licorne …

- Pardon ?

- Oui ma licorne.

- Okay …

Nadhir essayait tant bien que mal de garder son sérieux. Ils avaient fait l’amour quelques heures plus tôt et voilà qu’elle lui parlait d’animaux imaginaires. De plus, la gravité avec laquelle elle avait prononcé ces paroles ne faisait qu’accentuer l’incongruité de la situation.

Juliana se tourna vers Nadhir et fut troublée par ce regard, ce regard même qui l’avait instantanément faite chavirer le jour de leur rencontre. Le chant du merle de son rêve résonnait en elle. Elle tenta de se ressaisir et de reprendre le fil de son histoire :

- J’étais une princesse, après un accident de licorne, j’ai dormi pendant 12 jours …

- Jusqu’ici tout me paraît logique et plausible.

- Un message … une mise en garde … une prophétie …

Il pensa que la situation devenait préoccupante, voire même un tantinet flippante.

- Il y avait une bague aussi… Mais oui, la bague !

Nadhir commençait à avoir un peu chaud malgré la fraîcheur de la pièce préservée par les pierres.

- Tu ne penses pas qu’on va un peu vite là et qu’on devrait peut-être prendre notre temps ?

Juliana continua sur sa lancée :

- C’est complètement dingue !

Sur ce point, Nadhir était complètement d’accord avec elle.

- Ma mère m’a donné une bague lorsque j’étais enfant. Elle me disait toujours de regarder cette bague après un cauchemar, un gros chagrin, car celle-ci possédait des propriétés magiques réconfortantes. Je sais que c’est des conneries qu’on raconte aux petites filles pour les consoler mais c’est un signe !

- Mais c’est quoi le signe ? Je suis désolé mais j’ai vraiment du mal à te suivre…

- Je viens de faire un rêve où je me réveillais d’un long rêve… oui je sais tu vas me prendre pour une folle et me dire que le truc a des airs d’Inception mais…

- Oh non, non, aucun risque là-dessus, ironisa Nadhir.

- … mais dans ce rêve j’étais mise en garde contre les effets néfastes de la philosophie transhumaniste à l’origine même de la création d’internet.

Là, Nadhir reconnaissait enfin Juliana.

- Pourquoi as-tu rejoint la communauté ? lui demanda-t-elle enfin.

Pris au dépourvu, Nadhir tenta une ébauche d’explication :

- Mais tu le sais bien, pour en finir avec cette société hyper capitaliste qui engendre des armées d’individus égocentrés et dénués d’empathie et où toute forme de coopération et de solidarité est impossible.

- Le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas !

- André Malraux

- Exactement ! Et elle est là la clé ! C’est ça le virus que l’on doit créer ! Il faut qu’on aille prévenir Firmon !

Le cœur de Juliana battait la chamade. Eurêka !

- Je crois que cela peut attendre encore un petit peu non ?

Nadhir l’attira vers lui dans le lit. Elle se laissa faire malgré l’excitation de la découverte. L’adrénaline avait comme exacerbé les sens de Juliana. Son corps était magnétique. Le contact de la peau de Nadhir sur la sienne lui faisait l’effet d’un feu. Il l’enveloppa toute entière et peu à peu tout son être se laissa envahir par cette ardente conquête. Elle en tremblait de désir. Il la remplissait, elle le laissait combler le vide qui avait fini par prendre possession d’elle au fil du temps. Il avait pris l’assaut et établissait son royaume sur ce corps qu’elle croyait mort. Elle qui avait passé sa vie à lutter contre toute forme d’asservissement, avait alors complètement rendu les armes. Leurs étreintes étaient de plus en plus intenses. Il lui sembla pourtant qu’ils n’en étaient qu’aux prémices … Les semaines d’attente avaient allumé un désir en eux qui était devenu intarissable.

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