CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 15

5 avril 2020, Fionanina

Elle n’oublia aucun détail, et pouvait encore ressentir l’effroi de cette aventure qu’elle disait avoir vécue. Alors que sa tendre et chère nourrice l’écoutait attentivement, les yeux écarquillés et la bouche entrouverte, laissant transparaître une curiosité sans faille à l’étrange récit que leur contait Juliana, son père, lui, semblait perdre pied face à tant de surréalisme venant de sa propre fille. Tiraillé entre le soulagement et l’inquiétude face à tant de propos incohérents il ne pouvait cacher son agitation intérieure. Pris dans un tourbillon de sentiments aussi contradictoires les uns que les autres, il ne put s'empêcher d'interrompre l’utopie fiévreuse de Juliana, et d’une voix tremblante et bégayante lui dit :

- Ma chérie…Tout-tout-tout cela est incroyable, ve-ve-vertigineux même. Je suis certain que ce-ce-ce rêve a du être éprouvant pour toi. Te-te rends tu comptes ? 12 jours de suite que tu dors… Ma tendre enfant, tu-tu-tu-u dois reprendre tes esprits !

- Mais enfin Père, je…

- Tu ne sais plus ce que tu dis, tes-tes-tes pensées se sont laissées absorber-ber par les limbes et tu n’es plus maître de toi-toi-toi-toi même. Ooooh je-je-je remercie notre seigneur de t’avoir ramenée à la-la-la vie. Nous étions si inquiets! Nos prières n’ont pas, n’ont pas, elles n’ont pas été vaines. Mon Dieu nous avons tellement, tellement, te-te-tellement pleuré, que j’en ai encore le visage tout-tout- salé…

- Mais Père…

- Cette chute était si violente que tu as failli passer dans l’au-delà ! Oh ma chérie, ma petite fille, mon bou-bou-bouchon d’or, mon-mon-mon trésor, il est temps pour toi de te reposer à présent, et-et-et d’oublier tout cela. Tu ne sais plus ce que tu dis. Tu-tu-tu dois oublier !

- MAIS PÈRE JE NE VEUX PAS OUBLIER ! cria tout à coup Juliana avec frénésie afin d’arrêter son père dans cet élan de panique. C’était la première fois de sa vie que Bertha voyait le Roi dans cet état de choc intense. Et surtout, c’était bel et bien la première fois que cette douce enfant osait affronter son père avec tant de conviction. Elle était comme animée par une force puissante, et rien ni personne ne pourrait lui faire oublier ce rêve. Oh non, il était bien trop réel pour qu’elle ne puisse l’oublier. Étourdi et honteux de son comportement il s’excusa avec maladresse et amour auprès de sa fille avant de quitter la chambre, laissant derrière lui un silence malaisant.

- Mon petit sucre d’orge, je suis tellement désolée. Votre père a plongé dans une tristesse si profonde durant ces derniers jours qu’il ne sait plus lui même s’il est en train de rêver. Votre sommeil, semblable à une mort certaine, dans ce même lit où votre mère a perdu la vie en vous mettant au monde a sans doute réveillé en lui cette peine immense.

- Oui Bertha, je ne lui en veux pas… vous avez raison je n’aurais pas dû être aussi dure avec lui, mais … ce rêve … Tout semblait si réel ... Je vous jure, je peux encore sentir le goût amer et pétillant de cette potion magique que m’a fait boire cet homme, Firmon. Je sais que tout cela peut vous paraître complètement fou, mais il y avait dans cette histoire quelque chose de subliminal. Vous devez me faire confiance Nourrice, j’ai la sensation d’avoir été guidée par une âme puissante et que ce rêve est un message, une mise en garde, ou plutôt une prophétie. - Mon petit, je vous crois sur parole, je n’ai jamais douté de vos dons de clairvoyance. Enfant déjà vous me contiez vos rêves, le matin au bord du lac, lors de nos promenades privilégiées.

- Nourrice, donnez moi ma bague s’il vous plaît.

Alors que Juliana s’apprêtait à enfiler le bijoux familial à son doigt, la pierre eut un éclat de lumière surpuissant qui les fit toutes deux cligner simultanément des yeux. Cette bague, ornée d’un grenat, venait de leur parler. On racontait que cette pierre avait parcouru des millénaires avant d’arriver dans cette famille royale et qu’elle était dotée d’un pouvoir de prémonition. Souvent, Bertha, soucieuse et attentive aux rêves que lui racontait Juliana dans son enfance, lui rappelait l’origine du grenat, et sa symbolique mystérieuse. Juliana pouvait encore l’entendre dire que “dans la Bible elle est une lanterne pour éclairer Noé au milieu des ténèbres”.

Il n’y avait plus aucun doute. Cette étincelle éblouissante venait à l’instant même d’insuffler une part mystique et véridique à l’histoire de Juliana. Toutes deux ébahies par la situation, un frisson les parcourut.

- Nourrice…cette chute n’est pas un accident. C’est une chance ! Je sais à présent que l’avenir de l’humanité dépend de nous et que mon destin est de contenir la folie humaine. Laissez-moi seule je vous prie, j’ai besoin de comprendre.

Juliana n’avait de cesse de repenser à son périple futuriste qui présageait un conflit mondial autour d’une chose étrange, dont elle ne parvenait pas encore à maîtriser les ficelles : INTERNET. Une chose visiblement immatérielle, qui permettrait au monde de communiquer. Elle pensait d’abord à un monstre d'intelligence et de connaissance qui prendrait la forme d’un fluide transparent voguant d’une âme à une autre par le biais d’un objet complexe que les protagonistes de son rêve nommait Ordinateur. Cet objet surnaturel, d’abord présenté comme étant « le grand maître de lumière » serait donc à l’origine du mal ? Comment l’humanité aurait-elle pu assembler son intelligence au service d’un être malveillant ? Cette réflexion l’effrayait au plus haut point. Elle avait bien trop d’amour et d’espoir en elle pour accepter que l’Homme puisse créer une machine plus puissante que l’esprit humain, capable de jouer avec ses émotions à tel point qu’il finirait par décrocher de la réalité et de la rationalité nécessaires à sa survie.

Alors qu’elle avait peine à rassembler ses idées pour trouver la clef de cette énigme, elle entendit au loin le chant du merle voisin. Cet oiseau chantait toujours aux mêmes heures, très tôt le matin ou bien en début de soirée, comme c’était le cas aujourd’hui. Soudain son coeur s’anima de bonheur lorsqu’elle l’entendit à nouveau chanter. Elle savait que ce merle essayait sans aucun doute de séduire une femelle avec ses trilles mélodieuses. C’était le besoin d’amour qui le poussait à chanter et ce chant réveilla en elle un souvenir heureux. Du jour où Portugal avait perdu la vue, Bertha, sa tendre nourrice avait décidé d'emmener chaque jour Juliana et son frère se balader en forêt afin d’aiguiser leurs sensibilités auditives aux chants des oiseaux. Elle répétait sans cesse que l’amour se chante à tue-tête, et que l’on n’a pas besoin de le voir pour le comprendre, mais seulement de l’entendre et de le sentir.

Cette envolée dans son passé, l’espace de quelques instants, vint éclairer sa pensée. Les hommes de cette grotte fuyaient le monde dans lequel ils vivaient car tous avaient été victimes d’un manque d’amour. Pour combler ce manque, ce vide, cette solitude, ils s’étaient complètement abandonnés à cette chose surnaturelle, Internet, qui leur promettait une vie exaltante et un sentiment d’existence. Et c’est alors que la spirale négative avait commencé. Ce qui ne devait pas être un mal en était devenu un…

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