CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 14

4 avril 2020, Cheyma

Ils ne reculeraient devant rien, Juliana le savait. Elle avait passé plusieurs nuits blanches à ruminer les noirs desseins de ces monstres. Elle ne dormait plus, elle était épuisée, si fatiguée, et ses jambes étaient si lourdes. Malgré sa toute nouvelle confiance en elle, son assurance et sa couronne – un assemblage habile de fleurs que les petites filles de la communauté de la grotte confectionnaient et rafraichissaient pour elle chaque matin, et qu’elle arborait comme une réelle tiare de monarque sur ses cheveux plus tout à fait bruns mais gris de peur et d’angoisse – elle doutait encore, au fond, de ce qu’elle devait faire. Une voix lointaine dans son esprit, sa conscience peut-être, lui murmurait de se réveiller. Oui, c’était encore ce qu’il y avait de mieux à faire. Ce long rêve, qui lui avait pourtant paru si réel, n’avait que trop duré.

 

Des voix, des ombres, des silhouettes s’affairaient autour d’elle, elle les sentait, les voyait derrière ses paupières encore fermées et les entendait de ses oreilles encore un peu bourdonnantes. Un linge humide et frais posé sur son front, et ce poids mort sur ses jambes, la sortirent enfin de sa torpeur. Elle distingua plusieurs têtes au-dessus d’elle malgré le voile brumeux qui couvrait ses yeux. Elle les frotta de ses mains engourdies pour mieux distinguer ceux qui l’entouraient. Elle reconnu Bertha tout d’abord, sa nourrice, celle qui l’avait maintenue en vie quand la reine, sa mère, perdit la sienne en la mettant au monde. Elle avait mal aux jambes, et chaud, si chaud, mais elle n’arrivait pas à bouger pour ôter les épaisses couches de couvertures de fourrures et les draps de soie qui la couvraient. Il y avait aussi Chrissio et Beaumar, les inséparables valets de chambre qui, pour une fois, ne se querellaient pas au sujet des bougies ou du bois dans la cheminée, mais avaient l’air sincèrement peinés. Ah, ses jambes ! Elle vit également trois ou quatre servantes s’employer à ouvrir les tentures qui couvraient les larges fenêtres de sa chambre. Une étrange lumière bleue inonda la pièce. Et cette sensation de lourdeur sur ses jambes, mais qu’est-ce… Oh, Max ! Il était là ! Haletant, la langue pendue prête à lui lécher la main, il attendait patiemment une caresse, un geste d’affection, quelque chose venant de sa maîtresse qu’il avait attendue si sagement. Le cœur de Juliana s’emplit de bonheur à la vue de son meilleur ami. Il avait dû être fidèlement allongé ici longtemps pour que ses jambes soient si engourdies.

Soudain, un vacarme assourdissant se fit entendre dans le dédale de corridors en pierre ancienne attenant à sa chambre. Des bruits de pas courant venaient vers elle. Une voix grondante, mais si rassurante, allait bientôt arriver. La lourde porte en chêne vola presque de ses gonds en s’ouvrant lorsqu’un ouragan de fourrure brune et or entra dans la pièce, faisant vaciller les flammes dans la cheminée. Son père, le roi, vêtu de sa vieille cape en peau d’ours, des ours qu’il avait tués à main nue pour sauver sa vie quand il n’avait que seize printemps, arriva :

- Julianna, ma fille ! cria-t-il. Enfin, te voilà réveillée !

Sa voix tremblante trahissait une émotion qu’elle n’avait que rarement entendue de sa vie, deux fois tout au plus, quand son frère cadet, Portugal, tomba du donjon du Fou, la plus haute tour du royaume de Neves, et perdit la vue à cause des ronces qui amortirent sa chute mais lui arrachèrent ses yeux lilas, et quand Gévard… Elle n’arrivait pas à se souvenir, ses idées étaient encore floues.

- Que m’est-il arrivé ? demanda-t-elle.

- Vous êtes tombée de cheval votre altesse, lui répondit Gévard.

Elle ne l’avait pas vu entrer à la suite de son père tant ce dernier l’étouffait par ses embrassades chaleureuses. Elle aurait dû se douter que le conseiller du roi ne serait pas loin : il le suivait comme son ombre, une ombre sordide… mais là encore, sa mémoire lui fit défaut.

Max grogna en regardant le vieil homme. Elle tenta de rabattre la lourde couverture de fourrure sur sa poitrine, à peine dissimulée par sa robe de nuit en soie, comme pour se protéger de la présence menaçante de Gévard, mais ses bras étaient trop faibles. Elle tressaillit en les voyant si amincis, les mains maigres, les doigts nus, elle qui aimait tant les parer des bagues de sa défunte mère, lesquelles étaient maintenant posées sur la table en bois près de son lit, à côté de sa couronne tressée des trois métaux précieux des forges de Neves. La bague qu’elle aimait le plus était ornée d’une pierre grenat mouchetée de tâches dorées. Une bougie consumée et dont la cire en cascade blanche avait sali la table trainait là aussi. À sa vue, Juliana ne put s’empêcher de lancer un regard amusé vers Chrissio.

Bertha et une vieille servante l’aidèrent à se couvrir et lui apportèrent de l’eau aux graines de pavot pour abreuver sa soif et apaiser la douleur de ses lèvres parcheminées :

- Ne faites pas d’effort ma douce enfant, lui dit Bertha de sa voix chaude et rassurante comme le miel, en lui ôtant le linge de son front, vous avez dormi douze jours et treize nuits depuis que Maître de Lumière vous fit tomber de son dos.

- Maître de Lumière ? s’écria-t-elle, ma licorne ! Mais c’est impossible, je ne suis jamais tombée de licorne, ni même de cheval. Il ne m’aurait jamais…

- Doucement, l’interrompit Gévard, Gagny le guérisseur a dit que vous auriez les idées embrumées à votre réveil. C’est un miracle que vous soyez en vie. Si vous voulez mon avis, nous devrions exécuter la bête !

Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais, plus que jamais, la présence désagréable de celui qui serait un jour son propre conseiller l’emplissait de terreur.

- Vous avez raison, Gévard, j’ai besoin de repos, sortez. Tous. Qu’on me laisse reprendre mes esprits en paix.

La chambre se désemplissait progressivement quand elle ajouta :

- Pas vous père, restez s’il vous plaît. Bertha, vous aussi.

- Dans ce cas je reste aussi, dit Gévard.

- Non, je souhaite rester seule avec le roi et Bertha.

D’un air contrit, Gévard quitta la chambre à la suite des servantes et valets.

- Père, commença-t-elle, je viens de faire le rêve le plus étrange qui soit !

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