CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 13

3 avril 2020, Charlotte Tocco

Plusieurs semaines s’étaient écoulées depuis le procès qui avait révélé Juliana à son destin et qui avait marqué son avènement. Elle était parvenue à trouver ses marques au sein de la communauté troglodyte et Max semblait s’être acclimaté encore plus facilement qu’elle. Il passait le plus clair de son temps à jouer avec les enfants en guenilles et s’éloignait doucement de sa maitresse. Juliana était trop occupée à asseoir son nouveau statut pour s’en apercevoir. Elle n’était plus tout à fait la même et cela n’avait pas échappé à son fidèle compagnon. On lui avait attribué une « chambre » individuelle dès la fin du procès, elle n’avait pas eu à dormir sur une paillasse dans une cavité à même la roche d’une des salles communes. Sa chambre était située dans les hauteurs et lui offrait une lumière naturelle réconfortante. Elle y passait un temps considérable avec ses plus proches conseillers à établir les actions concrètes à mettre en place pour mener à bien sa mission. Devenir la reine de ce peuple enfoui ne lui avait pas demandé trop d’efforts. Elle avait rapidement trouvé ses alliés parmi les étranges individus qu’elle avait rencontrés depuis sa découverte de la grotte. Le plus proche de ses conseillers était un vieil homme grisonnant et affable du nom de Firmon. C’était grâce à lui et à la potion qu’elle avait eu accès au savoir et c’est lui qui continuait de l’aider à trouver ses repères dans le noir. Une jeune femme d’une trentaine d’année s’était rapprochée d’elle dès le lendemain du procès et elles étaient devenues instantanément amies. La famille de Neves était elle aussi originaire du Nord du Portugal et cet étrange affleurement du réel dans ce contexte si particulier avait rapproché les deux femmes. En cherchant à s’entourer des individus les plus compétents pour réaliser sa quête, Juliana fit la connaissance de Nadhir, un jeune ingénieur qui avait rejoint la communauté seulement quelques mois avant elle. Il était très grand et presque maigre mais ses mouvements agiles laissaient apparaitre ses muscles. Parfois en se couchant Juliana fermait les yeux en pensant à son odeur.

Un soir alors qu’elle était allongée sur son lit, Max, vint la rejoindre, elle laissa glisser machinalement sa main le long du dos de l’animal. Cette sensation si familière de poils de mammouth laineux lui rappela à quel point sa vie avait changé. Elle n’était plus la jeune femme perdue qu’elle avait été. Ce n’était pas simplement les circonstances qui avaient changé mais bien sa nature. Tout avait basculé dès l’instant où le gobelet en bois tendu par Firmon avait touché ses lèvres. Elle se revit au milieu de la tarentelle, elle avait entendu les mots sortir de sa bouche, vu son corps agir sous le coup de la révélation. Elle s’était observée retourner la situation durant le procès et contrer Gévard et Joan. Les écrous de sa vie s’étaient mis en branle pour déclencher une réalité profonde en elle. La Juliana qui dormait au fond d’elle s’était comme activée. Elle était devenue quelqu’un d’autre, ou plutôt, elle était enfin devenue elle-même. Elle n’avait pas toujours compris ses propres actions dans le passé, elle n’avait jamais pu digérer l’accident et se défaire de sa culpabilité. En menant cette expérience de ghosting à grande échelle sur la ville de Gagny, elle avait involontairement provoqué un suicide collectif sans précédent dans l’histoire et ne s’en était jamais remise. Elle savait à présent qu’il ne s’agissait ni plus ni moins que de son destin. Ce n’était pas par hasard si son doigt s’était arrêté sur cet endroit précis de la carte lorsqu’elle avait ressenti le besoin de fuir.

Max passait la voir de temps en temps mais il n’avait pas élu domicile avec elle, il restait la plupart du temps dans une salle plus profonde, les enfants avaient réuni pour lui des brindilles et du petit bois pour lui constituer une paillasse au milieu des leurs. La nuit, il faisait office de gardien et éloignait les monstres qui menaçaient les rêves des jeunes troglodytes. Le chien avait rempli sa fonction, il avait mené Juliana jusqu’à la grotte, jusqu’au premier cri de l’enfant, il l’avait accompagnée à travers chacun des tests qu’elle avait dû affronter. Leur voyage commun était terminé. Elle devait désormais se concentrer sur sa mission.

Firmon et Nadhir avaient déjà établi une première stratégie et un groupe avait quitté les grottes quinze jours après l’avènement de Juliana pour mettre en place la première phase du plan : l’action visant les protocoles de données sur les réseaux des principaux fournisseurs d’accès. Les réunions dans la chambre de Juliana portaient désormais sur la création d’un virus complexe qui pourrait forcer l’ensemble de la communauté à s’isoler du web pour sauvegarder ses données.

Cependant Juliana sentait bien qu'au fil des jours des dissensions se formaient. Une faction extrémiste était née et évoquait lors des assemblées générales des moyens radicaux pour atteindre l’objectif : la destruction d’internet. Ce groupe en particulier refusait d’admettre l’évidence, et malgré la réussite de tous les tests imposés à Juliana, continuait de rejeter en bloc l’idée qu’elle pouvait être le messie attendu pour réaliser la prophétie de la nouvelle civilisation. Elle avait pourtant passé avec brio tous les tests qui lui avaient été imposés, elle avait trouvé la grotte, bu la potion de révélation, soutenu le regard du soi-disant grand maître de la lumière pendant la mise en scène mystique au pied du cube, enduré sur son corps la gelée et le tissu, elle avait assisté à une scène de déstabilisation digne du FBI avec de faux touristes anglais, elle avait pris et gardé le pouvoir dans la salle du jugement. Gévard, Chrissio et Beaumar continuaient à douter de sa légitimité. Ils revenaient sans cesse sur l’impossibilité pour l’humanité d’embrasser un tel changement et soutenaient une stratégie bien plus drastique : détruire la civilisation pour mieux la reconstruire.

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