CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 11

1er avril 2020, Guillaume Schlager

Les chiffres dansaient désormais sur les murs de la salle souterraine. Ils dessinaient des formes géométriques de plus en plus complexes à mesure que leurs mouvements s'accéléraient. Cette chorégraphie mathématique et sinistre résonnait parmi les membres de l’assemblée. La réponse de Juliana était troublante. Tous avaient été ghostés un jour ou l’autre dans leur vie. Tous avaient fini par faire une indigestion numérique et recherchaient à présent un nouveau système de vie et de pensée. Ils s’étaient sentis humiliés, rabaissés … Ils ne pouvaient plus supporter cette indifférence permanente qu’on leur infligeait quotidiennement. La fuite se présentait comme la seule issue. Un besoin urgent les avait poussés à vouloir se retirer, le plus loin possible, de toute communication virtuelle mais une nécessité impérieuse les avait poussés à se venger. Impossible de rester de marbre face à cette froideur.

Gévard avait été le premier. Mais rapidement, il avait embrigadé des dizaines de fidèles réunis à la même cause : surveiller, trouver et juger les coupables de leurs maux. Néanmoins, ils ne s’imaginaient pas que leur comportement aurait pu être déterminé, peut-être même planifié. Ils pensaient avoir usé de leur libre arbitre en fondant une société secrète. Peut-être n’était-ce qu’un mensonge ? Étaient-ils à nouveau et malgré eux, les victimes d’une personne malveillante et sans empathie ? Cette idée provoqua un immense frisson dans l’assemblée. Un grand silence s’en suivit. Un silence lourd qui épaississait l’atmosphère. L’air était devenu presque irrespirable. Personne n’osait bouger ou rompre cette insoutenable solennité.

Gévard inspira profondément pour prendre la parole mais il s’arrêta net. Un bruit. Il avait entendu un bruit venant du fond de la grotte. Il avait été le seul à l’avoir remarqué mais bientôt tous se raidirent. Des pas. Il s’agissait de bruits de pas. Juliana restait muette et inamovible bien qu’elle ignorait de qui il pouvait s’agir. Elle pouvait lire une grande fébrilité sur le visage de Gévard. Il était évident qu’il était frigorifié à l’idée que quelqu’un d’autre découvre son repère sans qu’il n’y ait été invité. Les pas se rapprochèrent. Il semblait même qu’ils étaient plusieurs. Au moins deux. Personne n’osait réellement bouger. Tous étaient bloqués dans une torpeur glacée. Un vif frisson parcourut la salle tandis que les silhouettes des intrus se faisaient plus proches et plus lisibles. Les ombres s'arrêtèrent net. Elles étaient indiscernables. Des ombres épaisses et rondes de taille humaine mais presque aussi hautes que larges. L’une des ombres rompit enfin le silence :

- Soooo … Is it the main attraction of this place ? It is bloody fantastic ! Don’t you think dear ?

Les ombres s’approchèrent à nouveau et la lueur des bougies permettait enfin de les distinguer. Deux anglais, un homme et une femme, à l’allure bonhomme et aux joues rougies par la bière brune, se dressaient devant eux. Chacun avec un appareil photo au cou. La femme sourit à celui qui devait probablement être son mari :

- It is wonderful ! I am so glad you brought me here. It was a fantastic idea.

La femme commença à régler son appareil photo tandis que Gévard et Joan s’observaient, complètement médusés par la situation et ne sachant pas vraiment comment réagir. Enfin Gévard se retourna vers Firmon :

- Ôte moi d’un doute. T’étais pas censé reboucher l’entrée de la grotte après l’arrivée de Juliana.

- Non pas du tout ! C’était au tour de Chrissio !

Gévard bougonna en silence et se retourna vers Chrissio :

- Chrissio, tu peux m’expliquer pourquoi on a deux rosbeef alcooliques dans la salle du jugement ?

- N’importe quoi ! Moi je m’occupe des bougies ! Je me suis toujours occupé des bougies depuis le début.

- Oui mais là, répondit Firmon, je t’avais dit de replacer la plaque de métal qui bouche la grotte parce que je me suis fait un lumbago.

- Et je t’ai répondu que j’avais pas le temps ! Je m’occupe déjà des bougies ! Tu crois vraiment que c’est facile de préparer toutes ces bougies pour la salle du jugement. Sans parler de celles pour l’antichambre de la rédemption et celles pour le boudoir de la honte. D’ailleurs, j’ai changé de marque. J’ai pris des bougies parfumées à la lavande. Merci de l’avoir remarqué. Non mais merci à tous ! Bravo l’empathie ! Super, génial … Et vous croyez que …

- Ferme la, l'interrompit Gévard, on en a déjà discuté des centaines de fois, si il y a un changement dans la répartition des tâches, il faut passer par moi et seulement … Non mais attends. Elle est en train de nous prendre en photo l’autre obèse. Hé oh !! Pas de photos ici ! NO PHOTO ! NO PHOTOOO !

La femme se redressa dans une contrition tout à fait anglaise et commença à s’excuser :

- Oh so sorry, c’est jouste pour daï souvennirs pour moïn mary et moua. Please don’t mind us, we won’t be long.

- J’ai rien pigé. Quelqu’un parle anglais ici ? Personne ?

Beaumar se leva et en bombant le torse affirma en fanfaronnant :

- Moi grand maître miraculeux de la lumière ! J’ai passé deux semaines en Angleterre en classe verte en 6ème.

- Parfait. Traduis ce que je vais dire.

Beaumar s’avança vers le couple qui semblait absolument ravi de leur expérience pittoresque. Beaumar commença à leur parler d’un anglais plus qu’approximatif :

- Zo, Aïe wil tranzlate watt hie sayz

- Vous pouvez pas rester ici.

- U kant staie hir

- Vous devez partir le plus vite possible

- U have to liive kwickly

- Nous allons créer un monde plus juste, plus équitable.

- Wii will kréète a world mor fair and … and … Grand souverain mirobolant de la lumière, je sais pas traduire équitable.

- Impartial.

- Ca non plus …

- Intègre.

- …

- Probe ?

- Non …

- Désintéressé ? Non ça veut pas tout à fait dire ça … Attends.

- Can we have just have a picture with you ? It is for our children back in Manchester. You just look dashing in this robe. Really French. We adore it !

- Je crois qu’ils veulent juste une photo avec vous grand précepteur fantasmagorique de la luminosité …

- Hors de question ! No no big no no pas possible.

- Come on ! Just one picture ! Pretty please.

- Allez colossal maître époustouflant de l’éclairage. Ca leur ferait archi plaisir je pense.

- Non mais c’est du rêve !! Nous nous sommes exclus du monde pour réaliser une utopie commune.

- Wii hav lefft ze world …

- Nous ne voulons plus subir la tyrannie des sentiments virtuels, le jugement du désintéressement numérique ou la sentence de l’ennui post-moderne d’autrui.

- Ze tyranni of …

- Mais nous sommes désormais pris au piège, bloqués par le dessein pervers de cette femme. Nous pensions user de notre libre arbitre en nous réfugiant ici mais dorénavant il est possible que la reconquête de notre liberté n’ait été que la manoeuvre habile d’une femme pugnace qui projette ses propres névroses sur ses semblables.

- …

- Nous sommes perdus ! Tiraillés par le doute. Est-ce une tentative habile de déstabilisation de sa part, une dernière secousse de vie avant de mourir, comme celle d’un corps auquel on vient de couper la tête, ou est-ce une vérité tragique qui s’abat sur nous avec la force d’un jugement quasi divin ?

Le visage de Gévard était désormais écarlate, il était essoufflé. Une rage inouïe avait parlé pour lui. Il leva la tête. Il voulait vérifier l’effet qu’avait eu sa psalmodie prophétique. Il était persuadé qu’une nouvelle étape avait été franchie pour lui et le reste de sa nouvelle société dénumérisée. Ils seraient tous désormais plus forts, plus fidèles, plus exaltés. Une voix finalement lui répondit :

- Franchement … Une partie de moi pense que vous faites exprès. C’est limite mesquin. Comment je fais moi pour traduire ?

Beaumar insista :

Non mais c’est pas que je veux mal faire mais des fois j’ai l’impression d’avoir du mal à m’intégrer au groupe. Il y a plein de clans et ça fout une sale ambiance. Tout le monde le pense !

- Ca c’est vrai, surenchérit Chrissio, et personne ne fait suffisamment attention aux autres et aux petits efforts du quotidien.

Visiblement Chrissio était toujours vexé que personne n’eût remarqué la nouvelle disposition des bougies. Il commença à fondre en larmes avant qu’un petit groupe - Beaumar en tête - ne s’agglutina autour de lui pour le réconforter et lui caresser le haut de l’épaule avec bienveillance. Ce moment de communion amicale - certainement fondateur d’une complicité nouvelle dans le groupe - fut interrompu par le flash d’un appareil photo. « No Flash, no flash, s’époumonait Gévard, GO GO pfffiout pfffffiout GO ! » Le charmant couple de touriste anglais s’excusa poliment une dernière fois avant de rebrousser chemin, pleinement satisfait de leur expérience fortuite :

- These French people and their roleplay are so lovely ! I can’t wait to post the photos on Instagram”.

Gévard se redressa lentement mais aussi dignement que possible. La salle reprit doucement son ambiance lourde et l’air devint à nouveau plus épais - bien qu'il fallût admettre que l’odeur de lavande était un véritable ravissement pour le nez. Merci Chrissio. Il fixa longuement Juliana. Elle n’avait pas bougé. Elle était restée parfaitement fixe. Extatique. Elle attendait, impassible, une réponse à sa question. Elle jubilait en silence de la perte de sang froid de cette communauté qu’elle avait elle-même contribué à créer. Gévard leva le bras gauche solennellement. Tous avaient les yeux fixés sur ses lèvres. Il baissa enfin son bras en pointant son index en direction de Juliana. « Je vous laisse décider de son sort ! » Une clameur tonitruante éclata depuis les gradins, des cris, des hurlements puissants faisaient résonner les parois de la grotte. Certains trépignaient en frappant le sol avec leurs pieds tandis que d’autres levaient les bras comme des fous furieux. Un délire mystique animait l’auditoire. Il s’agissait du moment qu’ils attendaient tous.

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