CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 1

22 mars 2020, Anne Lumet

Chaque année, aux premiers jours du printemps, soit entre le 20 et le 30 mars, elle suivait une sorte de rituel. Il fallait que la journée fût belle, limpide, lumineuse, le vent léger, une caresse. Le ciel, surtout, le ciel devait être d’un bleu très pâle, transparent, tous les détails, les contours des arbres, le panache d’une fumée, les acrobaties des oiseaux, parfaitement discernables.

Alors elle mettait ses grosses chaussures de randonnée, enfilait un jean très moche mais confortable, un sweat estampillé « Midwest U », remplissait son sac à dos de trucs peut-être inutiles – une gourde, une barre chocolatée, un peu pour faire genre car il n’était pas dans ses intentions de gravir le Mont Blanc – puis elle sifflait Max qui, avec son instinct de chien, piaffait dans la maison depuis la veille.

« On y va Max » se contentait-elle de dire. Mais ce matin-là exceptionnellement elle avait ajouté : « C’est un jour un peu spécial, n’est-ce pas Max ? » Une précision inutile car elle était sûre que Max était parfaitement au courant.

Ce que Max savait c’est qu’ils venaient d’emménager dans cette région assez sauvage des Cévennes. Elle ignorait encore pourquoi elle avait choisi de s’y établir : peut-être le ras-le-bol des espaces quadrillés par des routes, des autoroutes, des pylônes électriques et des banlieues tentaculaires. Elle avait, au hasard, posé le doigt sur une carte de France, et le doigt, suivant des lignes connues de lui seul, s’était arrêté sur un point assez indistinct autour d’Alès.

« Banco pour les Cévennes ! » avait-elle décidé alors, sans plus réfléchir. Et ils y habitaient maintenant, après un hiver assez rude qui les avait confinés, Max et elle, presque un mois dans leur nouvelle maison.

Parvenue au bout du village, elle avait sorti sa carte et s’interrogeait : « Où aller ? » Un voisin tout en rides qui s’activait sur un tas de bois l’avait renseignée : « Si vous voulez faire une belle ballade, il faut continuer jusqu’aux grottes. C’est par là » avait-il continué avec un clin d’œil et un grand geste. « Deux bonnes heures de marche. Le bout du monde, mais ça en vaut la peine. »

Avec entrain, elle s’était mise en route. Marcher ainsi, d’un bon pas, était un bonheur. A chaque foulée, comme un serpent qui fait sa mue, elle perdait des lambeaux de sa vieille peau d’hiver et la nouvelle lui semblait plus efficace et plus fine. Elle finit par se perdre, un peu, en suivant les méandres d’un chemin étroit et sinueux, au sein d’une forêt de plus en plus dense. Insensiblement, le paysage autour d’elle s’assombrissait, à mesure que la voûte des arbres s’élevait. Elle s’interrogea : « Où donc mène ce chemin et où se trouvent ces fichues grottes ? » Le silence soudain l’oppressa. Max se figea à ses côtés, lui aussi indécis et un peu inquiet. Elle sourit à ce chien de races indéfinissables : une tête de labrador, un corps de berger allemand, un poil de mammouth laineux. Elle l’aimait beaucoup plus qu’elle n’osait l’avouer car il était tout ce qui lui restait depuis… Elle chassa ces idées parasites. « Encore une demi heure et je fais demi tour » pensa-t-elle. « J’ai hâte de retrouver le ciel et le soleil, car ici il n’y a que l’ombre et l’humidité. »

Soudain Max dressa les oreilles et fila tout droit. Elle l’appela, il ne lui obéit pas. Elle se mit à courir à sa suite, tant l’idée de perdre son chien la terrifiait. La végétation alentour ne tarda pas à l’avaler. Elle-même ne fut bientôt plus que cela : des jambes battant la mesure de plus en plus vite, un souffle de plus en plus court, et emplissant ses pensées, la nécessité obsédante de retrouver son chien.

Puis, dans le lointain, elle entendit Max aboyer et gémir et aboyer de nouveau. Elle hurla son nom auquel seul l’écho répondit. « MAXMAXMAX » hurla-t-elle encore. « Bon sang, sale bête, vas-tu obéir ? » Mais déjà Max revenait vers elle, au pas, tranquille, quelque chose dans la gueule. Elle prit délicatement l’objet plein de bave et de boue, une sorte de jouet en mauvais état, un petit cheval rouge en peluche avec une crinière grise. Un bruit léger lui fit lever la tête. Elles étaient là, ces fameuses grottes, à cinquante mètres juste devant elle. Un trou noir dans la paroi. Et devant l’entrée de la grotte se tenait ce qui ressemblait à une petite fille, car elle n’était pas certaine de son sexe ni de son âge. Une enfant, certainement, avec de longs cheveux hirsutes, aussi sales que l’espèce de tunique marronnasse qui la couvrait à moitié. L’enfant poussa un cri suraigu, strident, qui l’épouvanta parce qu’il ne ressemblait absolument pas au cri d’un enfant, mais plutôt à celui d’un petit démon sorti de l’enfer. Elle se secoua : « C’est absurde, c’est le lieu, l’ambiance… tellement sinistres. »

Et puis elle se raidit encore plus. A ses cotés Max gronda. Derrière l’enfant venaient d’apparaître deux personnes, des adultes, pareillement sales, pareillement déguenillées. Ils la fixèrent avec des yeux plus terrifiés que menaçants, plus étonnés que terrifiés. Après un silence qui lui parut une éternité, l’un de ces êtres, peut-être le plus vieux, se dégagea de l’obscurité de la grotte et fit un pas vers elle. « Comment avez-vous survécu ? » demanda-t-il d’une étrange voix cassée. L’autre, celui qui se tenait prudemment en retrait, ajouta avec beaucoup de déférence : « Pourriez-vous, s’il-vous-plaît, nous dire en quelle année du Seigneur nous nous trouvons ? »

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