CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 9

 

26 mars 2020, Adélia Bellier

Après avoir remonté les rues de moins en moins peuplées de Paris, Sarah arrive enfin devant chez son amie. Elle s’arrête un instant pour observer cette façade qu'elle connait tant. De nombreux souvenirs lui reviennent. Elle avait vécu ici bien avant son arrestation et son petit appartement. En colocation avec Morgane pendant trois ans lors de leurs études, Morgane à l'université de lettres et elle, en stratégie politique. Elles en avaient vécues des choses dans cet appartement de 50 m². Les murs avaient vu défiler de nombreux hommes, subis de nombreuses fêtes et entendus de grands fous rires. Après avoir été enfermée pendant dix années dans cette prison, entre ces quatre murs, Sarah est heureuse de revenir sur ce passé dont elle se souvient si bien. Allez, fini la madeleine de Proust. Elle a hâte de revoir son amie et surtout qu'elle lui explique la situation. Deux énormes portes cochères et cinq étages plus tard, elle sonne enfin chez Morgane. 

- Il était temps que tu arrives Sarah ! Rentre vite que je te prenne fort dans mes bras. Salut ma belle, je m'inquiétais ! Quelle heure tu as eu, toi ? C'est l'enfer ce qu'il se passe, hein ? 

Morgane est comme à son habitude emportée par une hystérie maladive et surtout maladroite. L'appartement n'a pas changé. Des livres partout évidemment, le ménage à moitié fait, et tous ces petits objets que Sarah avait l'habitude d'appeler les "nids à poussière de Morgane" sont toujours là. 

- Oui, ça va. Sauf que je ne comprends pas trop ce qu'il se passe. Tu vas tout m'expliquer mais avant je prendrais bien un rhum avec ma vieille coloc. 

Après s'être installées, toutes deux, confortablement dans le vieux canapé à ressorts, leur rhum à la main et quelques chips rassies datant de l'avant-veille (Morgane n'est pas très organisée de nature), elles se mettent, tout d'abord, à discuter de leurs retrouvailles, des difficultés de Sarah en prison, et de ce qu'il y a de nouveau pour Morgane, c'est-à-dire trois hommes de temps en temps. Elle est un peu trop prise par son étude portant sur "l'importance des écrits freudiens dans le déni du plaisir féminin au sein de la société" qu'elle co-écrit avec un collègue sociologue et un autre psychothérapeute. D'après elle, cette étude va aider beaucoup de femmes à s'accepter. Néanmoins, durant leur échange, Morgane regarde constamment l'horloge du salon. Il est déjà 19h57. 

- Alors, tu as eu quelle heure ? Ils te l'ont donnée avant que tu sortes de prison au moins ? 

- Mais de quoi vous parlez tous ? Oui, j'ai eu une heure, 21h30. Mais je comprends rien ! Je mets ça autour de mon cou et voilà ? J'ai un peu l'air d'une conne. 

Sarah avait décidé de garder pour elle l'identité de qui lui avait vraiment donner son heure. 

- Tu n'auras pas le temps de rentrer chez toi, je pense. Tu vas peut-être devoir dormir ici. Ou sinon, il faut faire vite. 

- Hors de question que je dorme chez toi ! Je devrais déjà être chez moi et maintenant que je suis libre, autant te dire que personne ne m’empêchera de sortir si je le souhaite. 

- Par les temps qui courent, tu ferais mieux de faire profil bas. Bon, je t'explique. On est en confinement partiel depuis deux mois. Au début, on pouvait sortir en journée, en évitant les rassemblements. On pouvait aller au travail, par exemple, si on n'avait pas accès au télétravail. Ils ont commencé par fermer les écoles, les parcs, les universités, juste les après-midi. Puis, ça a été le tour des lieux publics comme les administrations ... Et ensuite, toute la journée. Ils ont fermé tous les commerces, les bars et les restaurants. Tout ce qui fait la vie sociale d'une population. Certains départements ont été récalcitrants, comme le 93 par exemple, mais à force, on s'est tous pliés aux règles. Là, ça fait une semaine qu'on est chez nous avec des horaires de sortie et d'entrée. On est contrôlés à chaque point stratégique, entrée des supermarchés, transports en commun, pharmacies, certaines entrées d'immeuble... Et depuis ce soir, on est réduit à un confinement quasi total, malgré les horaires qu'on nous avait attribués, au tirage au sort en plus. Tu te rends compte ?! 

- Ok Morgane, mais je ne comprends toujours pas. Qu'est-ce qu'il se passe bordel ? Pourquoi on nous impose ce régime ? 

- Mais t'es pas au courant ? Vous n'avez pas les infos en prison ? Peut être qu'il n'ont pas souhaité vous informer pour ne pas créer des problèmes d'insécurité à l'intérieur des murs, mutinerie ou une crise sanitaire. 

- La seule chose que je sais... Non, en fait je sais "rien". Alors, dis-moi. 

- Voila, il y a quelques mois, un virus a décimé une partie de la population en Asie et c'est devenu, il y a deux mois, un phénomène mondial. Enfin, c'est ce qu'ils disent ... Dans tous les cas, ça nous oblige à être en confinement et eux, pendant ce temps, ils bafouent largement nos droits en votant des arrêtés ou des lois grâce à "l'état d'Urgence". Tu me connais, je ne fais pas partie des complotistes mais là je me pose tout de même des questions. Putain, on en reparle au téléphone. Il faut vraiment que tu partes sinon tu ne pourras pas rentrer chez toi avant l'heure. Appelle-moi quand tu arrives, je t'en dirai plus. Enfin, s'ils ne nous écoutent pas ... 

Certes, Sarah connait bien Morgane et, en effet, elle a une imagination débordante. Elle peut même clairement faire partie des complotistes. Mais, Sarah ne peut cesser de penser que tout est bien étrange depuis sa sortie, alors pourquoi ne pas croire son amie. Sur le chemin du retour, dans des rues toujours plus désertes, elle se met à observer autour d'elle. Il semble qu'il y ait plus de forces de l'ordre et moins de civils. C'est indéniable.

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