CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 7

 

24 mars 2020, Alexis Danan

L’annonce du confinement total, Bilal n’a pas le temps de s’y intéresser. Au moment où Sarah avance, à pas de louve, dans les rues désertées de Paris, lui transpire d’angoisse et d’excitation devant sa partie de poker virtuel. La vingtaine finissante, des yeux malicieux soulignés par de fins cils noirs, les traits du visage épaissis par l’effet d’une solitude précoce et la carrure d’un joueur d’échec letton, Bilal Kaleban, dit “Kaleb”, est à présent tout entier absorbé par l’écran fendu de son ordinateur (un Dell préhistorique que lui a offert son voisin Amin, ingénieur en informatique chez Lidl). Ce soir, à 20h04, c’est un merveilleux “quinte flush” qui s’offre à lui. Une main exceptionnelle qu’il ne sacrifierait pour rien au monde, encore moins une de ces sempiternelles messes médiatiques présidentielles. En ligne depuis 9h du matin, il a déjà liquidé le gros de ses économies de dealer à la petite semaine, les ayant vu fondre comme une neige qu’on croit éternelle fondrait sous un soleil inattendu.

S’il gagne, il sera refait, et pourra honorer sa mission. S’il perd, il sait qu’il sera jugé coupable par le “clan” d’avoir épuisé à son profit la réserve qu’Achille lui a confié, il y a deux ans. Il sait que cette somme a un but bien défini, dont il ignore encore le sens, mais qu’il devrait découvrir quand Elle sera sortie de taule. En revanche, d’Elle, il ne sait presque rien. Si ce n’est la seule chose que lui en a dit son sauveur, au tout début de son entrée dans le “clan” : elle nous conduira au serveur central qui contrôle les pendules. De là, Kaleb en avait conclu qu’elle était une sorte de “Maîtresse du Temps”, et que certains secrets enfermés dans les méandres de son brillant cerveau lui avait valu dix ans d’internement pénitentiaire à Fresnes. Il n’avait jamais envisagé, auparavant, qu’une personne puisse passer une décennie entière derrière les barreaux pour autre chose qu’un meurtre ou un crime notoire. Encore moins pour ce qu’Achille lui avait présenté comme un “excès de savoir”.

S’il ne récupère pas ces 50 000 balles, qu’il a brûlé sans s’en apercevoir, il sera exclu du groupe et se retrouvera seul. Aussi seul qu’il l’était quand Achille l’avait sorti de la rue, il y a huit ans. Par dessus tout, il ne veut pas le décevoir, Achille, qui lui a bien expliqué ce matin, par SMS : “Je la vois aujourd’hui. Sois prêt. N’oublie pas de lui remettre le sac. Elle en aura bien besoin”. “Ce soir”, “Sois prêt”, “le sac”. Ces mots claquent dans sa tête comme le fouet d’une menace lancinante. Il repense à tous ces restaurants offerts à des filles qu’il n’a jamais su ramener chez lui, à ses sorties hasardeuses dans des boîtes parisiennes qui puent le fric facile, à ces vacances improvisées à Ibiza ou Calvi, parce qu’on lui avait dit qu’il “faut l’avoir fait avant tes trente piges”. Il se revoit, il y’a deux ans, dans le salon de son modeste T2 niché au neuvième étage de la tour Gamma de la Zac des Amandiers de Saint-Ouen, recevant dans sa frêle paluche la poignée de main virile de son mentor qui venait de lui remettre le sac chargé de billets. Il se souvient de l’odeur de tabac froid qui émanait de la veste en daim qu’Achille portait la dernière fois qu’ils se sont vus, dans ce même salon. A présent il est seul face à cinq adversaires anonymes, et s’il perd, il retournera là où Achille l’avait trouvé : sous un pont.

“T’es un putain de bluffeur”, gromelle-il en postillonnant nerveusement sur son ordinateur. Ces mots sont pour Bruel555, le seul joueur qui ose encore le défier sur la table. Les quatre autres se sont couchés. Mais Bilal se sent invincible. Ou plutôt, c’est le sentiment de ne pas avoir le droit de perdre qui le lui fait croire. “Je vais te casser ta voix, tu vas pas comprendre ta douleur”. Il s’apprête à révéler ses cartes pour rafler la mise salvatrice. Il pourra même, se dit-il avec une joie anticipée, s’acheter un nouveau scooter. Bilal ne croit pas en Dieu, mais depuis le jour où Achille l’a sorti de la rue, il est convaincu que Dieu croit en lui. C’est lui qui a du lui mettre cette “quinte flush” inespérée entre les mains. Il avale d’un trait le reste de sa canette de Coca Zéro, et dévoile son jeu en tapant d’un coup sec sur la touche “Enter” de son clavier. L’autre en fait autant. “Fuuuuuuuuuck oooooooooooof”, hurle-t-il. Ses yeux rougis par l’écran s’emplissent de larmes : Bruel555 dévoile un “Quinte Flush Royal” qui l’envoie tout droit en enfer. Pétrifié et perché sur son affolement, il ne sait pas qu’à l’autre bout de la ville, Elle est déjà dehors, et que c’est à son tour d’intervenir. Seulement voilà, l’horreur de sa défaite lui a fait oublier d’allumer son téléphone. Au même instant, à l’autre bout de la ville, Achille, qui a vu Sarah sortir de son appartement, essaie désespérément d’appeler Kaleb, mais se heurte à sa messagerie vocale. Abasourdi par le sort qui vient de se retourner contre lui avec la brutalité d’une annonce de cancer des testicules en phase terminale, Bilal ouvre les yeux et se jette sur son téléphone. La musique d’activation lui semble plus longue qu’un morceau de Francis Lalanne. Il se trompe deux fois de code pin et laisse échapper l’appareil qui se fracasse sur la dalle froide et blanche comme son visage. Il le ramasse, l’écran est en miette, mais encore utilisable. Une tempête de nouveaux messages déferle sur lui, et chaque cling, ding ou vrrmmm l’assomme un peu plus. Un numéro masqué apparaît, qu’il envoie bouler par un glissement rapide de son pouce vers la gauche de l’écran tactile. Le téléphone se remet immédiatement à vibrer, et cette fois un nom apparaît : ACHILLE. Il veut vomir. De haine, de honte ou de peur, il ne sait pas. Bilal laisse les vibrations s’interrompre d’elles-même, et tombe sur son canapé simili-cuir noir, sentant son corps s’enfoncer doucement dans un sable mouvant. Son coeur bat à mille à l’heure, la température de son ventre, de sa poitrine et de son front passe du chaud au froid en un instant. Les vibrations du téléphone reprennent, et un numéro qu’il ne connaît pas s’affiche. Son pouce glisse, presque malgré lui, vers la droite de l’écran. “Quoi ?”, demande-t-il avec la voix d’un condamné qui ne s'embarrasse plus du protocolaire “ Allô” que prononcent ceux qui ont encore une vie devant eux. “Bonsoir, Kaleb. Je m’appelle Tom, alias Bruel555.”

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