CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 6

 

23 mars 2020, Mme CAC

Sarah est saisie d’effroi en entendant claquer la porte. Elle tressaille, sa vue se trouble, ses oreilles bourdonnent. Telle une réminiscence de ses années à l’ombre, elle croit entendre à nouveau le cliquetis des verrous métalliques qui ont rythmé chacun de ses retours de promenade. Celui du haut, qui tourne dans le sens des aiguilles d’une montre, à double tour. Clac, clac. Le loquet du milieu, qui s’enfonce fatalement dans l’étrier comme un coup de poing au ventre. Clac. Le dernier, celui qui achève de la mettre à terre, enfonçant dans le sol un pieu en fer pointu et sans appel. Re-clac. Elle flanche et se recroqueville sur le parquet du salon, prostrée.

Combien de temps reste-t-elle ainsi immobile, près du canapé ? Il lui est impossible d’en avoir le cœur net, les épais rideaux lui masquant la course du soleil printanier. Tandis que Sarah reprend ses esprits, son regard se pose sur ce qu’elle tient en main, si fermement que les ongles marquent la chair. Desserrant l’étau de sa paume gauche, elle laisse glisser la montre à gousset au bout du cordon de laine. L’objet pendule et l’obnubile quelques instants, mais ne paraît pas avoir, en fin de compte, d’autre symbolique que celle de ses aiguilles immobiles, bloquées l’une sur le 6, l’autre sur le 9. Retrouvant peu à peu ses sens, elle soupèse enfin l’enveloppe froissée dont cet inconnu aux longs cils a, pour une raison qui lui échappe, fait tant de mystère.

Sarah se décide à renverser d’un coup l’enveloppe sur sol, qui contient une dizaine de coupures de cent euros. De son œil expert, elle scrute l’un d’eux à travers le rayon de lumière qui filtre de la paire de rideaux. Elle y décèle le filigrane, avant de laisser échapper un rire étouffé à se voir reprendre si mécaniquement ses vieilles habitudes. Comment d’ailleurs un flic pourrait-il se muer en faux-monnayeur ? Sarah ressasse les propos incohérents de l’homme du bus, somme toute peu ressemblants à ceux d’un inspecteur cherchant à la confondre… « me confondre de quoi, qui plus est ? J’ai bien acheté quelques cigarettes tombées du camion à la matonne, mais de là à me retrouver impliquée dans un démantèlement de contrebande ? À d’autres ! » Non, décidément, cette affaire n’est pas nette, et la conversation remémorée reste décousue. « Qui a merdé ? Quelle cause me dépasse ? De qui dois-je me cacher ? Et puis il connaît mon nom, quand même », se dit-elle. « Quoi, il aurait fouillé les registres de sortie de Fresnes ? Ce ton prédictif, comme s’il venait du futur... et puis non, après tout, il y a bien quelques détails prouvant que ce détective du dimanche n’est pas encore rompu aux filatures : il a cru entendre que j’allais chez Morgane, alors que c’est Morgane qui doit arriver d’un instant à l’autre… »

 

Perdue dans ses pensées, Sarah sursaute à la sonnerie du téléphone.

- Sarah ? C’est Morgane.

- Oui Morgane, tu es en route ?

- Écoute, je ne sais pas trop si je vais pouvoir venir. Je te l’ai dit, je n’ai eu que huit heures quarante, moi, c’est dans trois heures à peine… je ne peux pas me balader dans la rue comme ça, à huit heures quarante et une, comme si de rien n’était... surtout avec ce qu’ils nous préparent pour la suite … je suis désolée, vraiment, mais le jeu n’en vaut pas la chandelle.

- On risque la prison pour déambulation nocturne maintenant ? Mais qu’est-ce que vous avez tous à la fin ?

- Tu ne veux pas passer chez moi, plutôt ?

- Bon. Soit. J’arrive. »

En raccrochant le combiné, Sarah ne peut s’empêcher de penser qu’elle vient de donner raison à l’oracle en décidant d’aller voir Morgane, coûte que coûte. Et, au passage, d’enfreindre l’intimation de l’homme du bus… ce sentiment étrange de prédestination la fait vaciller. Interdite, elle tombe sur le canapé grinçant. « Cette fois ci c’est certain, tu es complètement zinzin… » se dit-elle non sans une pointe de cynisme.

Portant à ses lèvres l’un des verres de rhum dont le goût acide la réveille aussi sec, elle jette un œil aux articles de presse tombés de l’enveloppe, qui parlent tous d’un « ennemi commun invisible ». Parmi les coupures, au pied de la table basse, elle remarque un petit carnet, qu’elle n’avait pas vu tomber de l’enveloppe. En l’attrapant, Sarah reconnaît immédiatement la moleskine d’un passeport. Sarah Tolbach, née le 3 mars 1988, dans le 13ème arrondissement. Sur les pages réservées aux visas, un seul tampon figure : « Laissez-passer – Une sortie par jour – Vingt et une heures trente ». Un entrefilet au timbre gouvernemental glissé dans les premières pages du passeport lui attire enfin l’œil : « à qui de droit, le nouvel horaire de couvre-feu journalier (vingt heures quarante minutes) n’a pas d’effet rétroactif sur présentation de ce coupon ainsi que du médaillon ».

C’en est trop, il lui tarde d’avoir les idées claires sur ce mauvais feuilleton. Décidée, elle vide d’un trait son feu liquide, fourre le passeport dans sa poche, noue le cordon de laine bleue autour de son cou, saisit son blouson à la volée, et passe le palier vers la lumière du soir, sans se retourner.

Elle ne prête pas attention, en s’éloignant dans la cage d’escalier, au jingle de France Inter, perturbé de grésillements, qui s’élève de la radio du voisin. Ce dernier laisse rapidement place au ton saccadé d’une voix de JT : « Bonsoir à tous, vous écoutez France Inter, il est 18h. La rumeur enflait depuis ce matin, c’est désormais officiel : la France est entrée, depuis maintenant quelques secondes, dans un confinement total. Toute sortie, avec ou sans médaillon, avec ou sans laissez-passer … ».

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