CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 5

 

22 mars 2020, Margaux Wicart

- Vous êtes de la Police ?

Les yeux de l’homme se plissent. Amusé, il esquisse un sourire. Qu’est ce qu’il est beau...

« Arrête, calme toi, concentre toi, Sarah. S’ils reviennent à la charge, tu auras autre chose à penser, sois vigilante. »

- Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?

Elle lui fait un signe de tête vers l’enveloppe. L’homme la regarde fixement, pensif. Sarah s’entend alors ajouter, à mi-voix :

- Et le blouson aussi…  

A nouveau, le visage du jeune homme s’illumine.

- Bien vu, mademoiselle Toblach !

Il rit. En entendant son nom, Sarah sent un frisson glacé lui parcourir l’échine, mais elle n’en montre rien ; elle n’a que trop l’expérience de ces techniques élémentaires de déstabilisation utilisées dans les forces de l’ordre. Impassible, elle le voit prendre son visage dans ses mains quelques instants pour se calmer, puis, souriant encore, se redresser en passant ses doigts dans ses cheveux sombres.

- Mais, je ne suis pas de la Police, non ! On ne peut pas dire ça. On ne peut plus dire ça… Vous avez du café ?

Il se lève en se frappant les joues comme pour se réveiller. Sa nervosité est à nouveau palpable. Sarah s’en étonne ; si c’est un inspecteur, on lui a envoyé un débutant. Ou alors les techniques d’intimidation ont bien changé, en dix ans. Elle qui avait vu défiler en interrogatoire les pontes cinquantenaires de la brigade criminelle, voilà qu’on lui envoie un spécimen de son âge d’un naturel déconcertant. Et pourquoi, aujourd’hui ? Qu’espérait-on qu’elle dévoile de plus, à présent qu’elle avait servi sa peine et qu'elle était libre ?

- Euh.. du café. Je ne sais pas.

- Ça ne fait rien. Je ne vais pas rester longtemps, rassurez-vous.

La jeune femme inspire profondément ; assez joué, elle va lui rentrer dedans. Elle sait encore reconnaître un flic quand elle en voit un.

- Qu’est ce que vous me voulez ?

Il met ses mains dans les poches de son jean, et se mordille la lèvre inférieure ; il cherche ses mots.

- Ce serait mentir de vous dire que je suis là pour votre bien. Non… la cause vous dépasse… autant qu’elle me dépasse, rassurez-vous !

Sarah fronce les sourcils. Qu’ont-ils découverts pour espérer la faire chanter ? L'homme s’avance vers la table, se saisit de l’enveloppe et se retourne vers elle.

- Néanmoins, j’ai de bonnes raisons de penser que vous souhaiterez y prendre part. Il lui tend l’enveloppe. Sarah n’esquisse pas un geste et le dévisage, méfiante. Sans marquer le moindre étonnement, il poursuit.

- Nous allons nous revoir ces prochains jours, vous aurez des questions.

Sarah attrape l’enveloppe, le visage fermé. Elle sent les doigts de l’homme se raidir. Il ne lâche pas l’enveloppe, et son visage ne marque plus aucune trace d’amusement.

- Je vous demande de ne pas quitter cet appartement avant mon retour, Sarah.

Sarah sent alors la colère monter en elle. La colère, ce volcan en ébullition qui l’avait tant habitée avant son incarcération, et qu’elle avait endormit dans la routine de son quotidien de détenue. Elle l’entend gronder sourdement pour la première fois depuis dix ans, cet écho encore lointain. Mais déjà, le gout âpre de sa cendre lui revient à la bouche, et le souvenir de la vive et lascive brûlure de la haine coule dans son estomac. Elle se contient avec difficulté.

- C’est pour ça que vous êtes venu, alors. Une consignation à domicile. L’homme lâche enfin l’enveloppe et se redresse le plus naturellement du monde.

- Non, je suis venu avant toute chose pour fermer vos rideaux.

Sarah sent ses joues s’empourprer ; il se moque d’elle. « Calme-toi, Sarah, Calme-toi. Ne tombe pas dans son jeu. »

- Je ne comprends pas.

Il continue, sans l’entendre, ou sans l’écouter.

- Vous n’êtes pas sur écoute, en revanche, là-dessus on a merdé… Ils auront les informations autrement, alors. Quelque chose nous a échappé, bordel, mais quoi…

- Je ne comprends pas.

La voix de Sarah s’est légèrement haussée, elle le regrette immédiatement ; c’est un signe de faiblesse. Mais l’homme ne semble pas se féliciter de l’avoir atteinte. Il la dévisage surpris comme s’il venait de se souvenir de sa présence et, dans la confidence contrite de l’hôte qui résume à l’invité l’anecdote qu’il est le seul à ignorer et dont la table entière s’esclaffe, il fait un pas vers elle et montre du doigt les vieux rideaux jaunes défraîchis.

- Vos rideaux, je les ai tirés. Il y a un moment aujourd’hui, je ne sais pas précisément lequel, désolé… bref, il y a un moment aujourd’hui, où une voiture va passer devant chez vous. Il ne faut pas qu’ils vous reconnaissent. Pas à cette occasion. C’est très important...

Sarah pouffe d'un rire nerveux et bruyant, qui se fige enfin dans un sourire narquois. Elle hoche la tête lentement dans une incrédulité toute méprisante ; si on lui avait dit que la police, pourtant déjà ras les pâquerettes, serait capable dix ans plus tard de lui débiter des histoires pareilles. A elle... L'homme se raidit. Il lui saisit vivement les deux poignets et profite des quelques instants de stupeur qui paralysent la jeune femme pour poursuivre d’un ton plus pressant.

- Je sais que vous ne comprenez pas ! Je vous donne ma parole que je vous expliquerai tout, et très prochainement, mais d’ici là, écoutez moi ! Gardez vos rideaux fermés et ne sortez pas avant mon retour. Je compte sur vous, Sarah.

Sans lui laisser le temps de répondre, il se dirige vers la porte d'entrée d’un pas vif et l’ouvre. Mais il s’arrête. Il réfléchit, met la main dans sa poche et en sort quelque chose. Sarah n’arrive pas à voir ce qu'il tient dans son poing serré et semble le plonger dans une profonde réflexion. La voix du jeune homme brise le silence, et s'élève, calme, par dessus son épaule.

- Vous ne me connaissez pas, et vous n’avez aucune raison de me faire confiance. Je vous demande de rester chez vous, alors que vous sortez de dix ans d’incarcération et qu’on annonce un confinement total à partir de ce soir. A votre place, je ne sais pas si j’aurais obéi…

Se ravisant enfin totalement, l'homme referme la porte et revient sur ses pas, il s'approche de Sarah d’un pas lent. On dirait qu'il a honte. Son beau visage est triste, presque las. Le mépris de Sarah s’estompe à mesure que s’éveille sa peur. Les beaux cils du jeune homme s'agitent sur son regard fuyant.

- Votre rendez-vous… oui, je suis au courant. Juste, faites quelque chose pour moi : si vous vous y rendez, n’arrivez pas à l’heure, prenez un autre chemin que celui que vous auriez choisi… faites quelque chose, n’importe quoi, que vous trouveriez contre-intuitif, faites le plus de choses possibles qui ne vous seraient pas venues à l’esprit…

L’homme s’arrête devant Sarah, ils sont proches, debouts l’un devant l’autre, les bras le long du corps. Sarah a le visage à quelques centimètres de son torse, elle sent l’odeur qui émane de sa veste en daim. Un mélange de cuir et de cigarette. Elle retient son souffle, la tête droite mais les yeux levés vers lui. Il baisse légèrement la tête et la regarde ; son regard est doux.

- En fait, je vous demande juste de changer le cours des évènements d’aujourd’hui. Pour me sauver la vie.

Il lui saisit lentement la main gauche et la serre dans la sienne. Il la lâche délicatement comme à regret. Sarah regarde l’objet froid et métallique qu’il y a glissé : c’est un pendentif, avec une petite horloge.

- Neuf heures trente…

Ces mots lui échappent. L’homme s'amuse de son air stupéfait.

- Ne vous inquiétez pas, Sarah Tolbach, il est factice. Un camouflage, si vous voulez...

L'instant suivant, il passe énergiquement la porte et, depuis le palier, la main sur la poignée, il adresse à Sarah un petit signe du menton.

- Mais si vous pouviez le porter, lorsque vous me désobéirez tout à l’heure et que vous irez voir votre amie, je vous en serais franchement reconnaissant !

Un clin d’œil amusé, puis il disparaît.

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