CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 4

21 mars 2020, Sophie Lombard

Cette vision inattendue la stoppe net. Elle se fige. Suspendue sur la pointe des pieds, les doigts crispés sur la porte blindée, elle tente fébrilement de maintenir son équilibre. Elle a le souffle court et sent son cœur qui tape de plus en plus fort contre sa poitrine. Malgré l’inconfort de sa position, elle ne veut pas courir le risque qu’un craquement de parquet trahisse sa présence.

Pourquoi l’a-t-il suivi ? Cette pensée agréablement saugrenue qui l’avait caressée plus tôt dans le bus revient l’envelopper d’une vague de chaleur « Peut-être que je lui plais vraiment… ».

Elle ne se sent pourtant pas la force de se décider à ouvrir ou bien à se terrer et elle reste là, à le détailler d’un œil. Il porte un blouson en daim qui tombe bien sur ses épaules carrés. Il n’est pas très grand mais son allure lui inspire une confiance qu’elle ne parvient pas à s’expliquer. Peut-être est-ce parce qu’il lui rappelle Livio et les étés siciliens de son adolescence. Ses cheveux bruns, bouclés, tirent légèrement vers l’auburn. Ses cils longs, presque féminins, contrastent avec l’épaisseur de ses sourcils. Il a le regard doux.

Elle a de plus en plus chaud. Elle sent ses joues qui rosissent, l’odeur de sa transpiration est de plus en plus intense, presque acide, chargée d’hormones. Pendant dix ans, elle avait tenté d’étouffer toute forme de désir, ce désir qui s’était mu en fougue, en rage même et qui l’avait faite échouer dans cette dernière tâche qui lui avait été assignée, et voilà qu’il lui revenait avec la violence de l’inattendu.

Des scénarii érotiques lui arrivent par flashs : elle l’imagine déjà la presser contre lui, sentir son sexe se durcir, s’autoriser à passer la main sous son pull et la remonter lentement le long de ses timides abdominaux. Une fraction de seconde après, lui parviennent les échos d’une étreinte amoureuse, elle lui dévore ses lèvres charnues. Non, c’est autre chose, il va la prendre contre la fenêtre du salon, livrés au voyeurisme des voisins, comme dans un film dont elle ne se souvient d’ailleurs plus du nom.

Une crampe la lance soudain dans le pied droit, sa jambe toute entière se met à trembler. Elle repose les talons par terre, elle abdique. Lorsqu’elle ouvre finalement la porte, au paroxysme de son excitation, elle se sent prête à succomber au fantasme de l’inconnu. L’homme s’engouffre rapidement dans son appartement, la forçant à faire un pas de côté. Il lui fait signe de se taire mais cela ne ressemble en rien aux prémisses d’un jeu sexuel. Son regard est toujours aussi doux mais concentré. Aucune étincelle ne semble s’allumer quand il voit Sarah, il a même un geste de recul lorsqu’elle s’approche de lui.

Comment a-t-elle pu naïvement penser qu’il puisse s’intéresser à ce corps sans forme, ni attirant, ni franchement repoussant. « Tu es complètement zinzin ! » se dit-elle, et ces mots rejaillissant, éteignent immédiatement son désir, laissant place à une honte amusée et familière. «Zinzin, oui, je suis zinzin », se répète-elle pour elle même, avec la même défiance qu’elle opposait à Morgane, lorsqu’elle disqualifiait les histoires romantiques qu’elle s’inventait pour se remonter le moral en période de disette amoureuse.

L’homme ferme les épais rideaux de son salon avec précipitation et commence à inspecter les moindres recoins de la pièce. Visiblement satisfait et rassuré, il se laisse tomber sur son canapé qui couine un peu sous son poids. Il balance sur la table une enveloppe de laquelle s’échappent des billets et des articles de presse, sans qu’elle ne puisse distinguer de quoi ils traitent. Elle comprend alors. On ne lui laisse aucun répit. Que vont-ils bien lui demander cette fois ? Tout se bouscule dans sa tête : cette histoire de confinement, les horloges suspendues au cou des gens, l’échec de sa dernière mission et puis cette phrase intrigante qu’avait prononcée son amie « j’ai eu que huit heures quarante moi »​.

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