CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 34

 

23 avril 2020, Marie Wauquier

- Allô ?

- Coucou Enzo. Tu vas bien ? Dis moi, est-ce que ta maman est là ?

- Oui attends je vais la chercher ! MAMAAAAAANNNN !

Le cri arrache l’oreille de Sarah.

« Mais quel enfer de gosse. »

Enzo continue de hurler de plus belle, occultant le fait que le téléphone était probablement resté à seulement quelques centimètres de sa bouche.

- MAMAAAAAN c’est Sarah !

Elle entend la voix de sa sœur répondre, certainement de l’autre bout de la maison.

« C’est de famille » se dit Sarah devenue à moitié sourde.

- Elle va arriver. Tu veux que je te raconte ma journée d’aujourd’hui ?

« Ai-je vraiment le choix ? »

- Dis moi toujours, lui répond-elle à la place.

- Et bien je me suis levé, j’ai pris mon petit-déjeuner avec mes corn-flakes préférés, tu sais ceux au chocolat ? Tu vois non ?

- Oui, oui je vois bien…

- Après on est allés avec Kévin faire l’école avec Maman. Et puis Maman nous a fait à manger. Et puis on a retravaillé avec Maman et à 4heures on est allés jouer dans le jardin avec Bobby…

« Pauvre Bobby… »

... Maman nous a donné le goûter et on a fait du dessin avec Maman. Maman a fait la cuisine et après on a même eu le droit de regarder un dessin animé avec Maman !

« Oh mon Dieu. » Il fallait sanctifier toutes les mères de famille à la fin du confinement. Elle irait manifester à ce sujet, elle s’en fait la promesse.

- C’est super Enzo… Elle arrive ta maman ?

- MAMAAAAANNNNN !!!

« P***** de gamin !!! »

Non décidément, les enfants ce n’était pas pour maintenant.

- Elle arrive !

« ENFIN »

- Allô Sarah ?

La voix de sa sœur semble provenir d’outre-tombe :

- Ahhh comme je suis contente de t’avoir au téléphone ! Tu peux pas imaginer la journée que j’ai eue, j’ai…

- Ah si si je visualise bien. Enzo m’a tout raconté.

- On devrait attribuer un prix Nobel à tous les professeurs d’école. Je n’en peux plus, je suis éreintée. Je pensais que ça me ferait des vacances d’être au chômage partiel mais non, c’est pire ! Tu peux pas savoir combien j’ai hâte que les écoles rouvrent et qu’ils les reprennent !!! J’ai ENVIE de reprendre le travail, tu m’entends ? Je pensais jamais dire ça de ma vie. Et bien comme quoi, tout arrive !

- Je vais quitter Achille !

- Quoi ?

- Je quitte Achille.

- Oh non Sarah… tu as bien réfléchi ? C’est quelqu’un de bien Achille, pour une fois que tu étais tombé sur un mec gentil et qui avait l’air de bien t’aimer…

« GentilBien t’aimer… on peut pas mieux dire pour reléguer une relation de prime abord pas extraordinaire, à quelque chose de carrément moisi.

- Bon, je vais pas te déranger plus longtemps, tu as certainement mieux à faire.

- Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas fuir ? Tu veux venir à la maison ?

« Avec tes deux sangsues à la maison ? Certainement pas ! »

Ce qui lui paraissait être une option il y a quelques minutes encore ne l’était dorénavant plus.

- Non, ce n’est pas une bonne idée tu as raison…

« Merci Enzo. »

Elle comprend mieux alors le portrait peint par Achille des deux jumeaux dans son scénario.

- Bonne chance avec tes deux… Bonne chance avec ton nouveau job d’institutrice. Je te rappelle très vite. Bisous

Elle raccroche. Sarah se sent encore plus seule qu’elle ne l’était déjà avec Achille. Elle ne sait pas où aller. Et même si elle le savait, toute tentative d’évasion lui paraît trop risquée. Elle se sent comme un lapin en cage, à qui on a volé son droit fondamental de liberté. Foutu virus. Foutu confinement. Foutu gouvernement. Foutue mondialisation. Foutu… Elle ne sait plus contre qui être en colère. Qui sont les réels coupables de sa détresse ? Elle n’arrive pas à voir plus loin que sa propre personne. Elle se sent coupable de se sentir mal, elle qui est pourtant si privilégiée face à cette crise. Mais c’est comme ça. Elle veut fuir. Elle veut quitter cet homme qu’elle n’aime plus et qu’elle mépriserait presque. Elle ne veut plus gâcher une seule minute, une seule seconde de sa vie si précieuse enfermée dans cet appartement qui a pris des allures de prison dorée.

Elle se décide enfin. Elle va dans leur chambre, attrape une valise et s’empresse de rassembler quelques affaires choisies à la volée, suffisamment, elle l’espère, pour tenir jusqu’à la fin du confinement. Elle saisit son téléphone et compose le numéro de sa mère.

« J’ai 30 ans et je retourne vivre chez ma mère… »

Elle décide de laisser ces pensées-là de côté. Elle s’attardera sur ce pathétique bilan de vie plus tard.

- Maman ? Ça va ? Dis… est-ce que je peux venir ?

 

Elle est partie sans un mot, sans un regard en arrière. Il mettrait certainement des années à se remettre d’un tel départ mais elle en a plus rien à faire. A situation exceptionnelle, réponses exceptionnelles. Elle se dit qu’en agissant aussi lâchement elle lui rend un grand service. Il n’aurait pas d’autres options que de la détester. D’une certaine façon, elle lui facilite un peu la tâche. Elle s’autorise même à croire qu’un jour il irait même jusqu’à la remercier. Mais elle se rend rapidement compte du ridicule de ses pensées. Elle sait que ce sont des choses que se disent ceux qui partent pour se donner bonne conscience. C’est quand même complètement con quand on y pense non ? 

« Je suis juste une connasse qui s’assume en fait. »

Dans le train la conduisant à sa maison d’enfance, des souvenirs lui reviennent. Elle se revoit grandir dans cette maison. Elle s’imagine de nouveau dormir dans son lit d’ado, le même que son père et elle étaient allés acheter chez IKEA, il y a quinze ans de cela. Son père… Qu’Achille se soit servi de son père pour créer une espèce de Stéphane Bern fictif et raté lui donne la nausée…

- Votre attestation Mademoiselle !

Un policier se tient devant elle.

- Attendez un instant…

Sarah fouille dans son sac à main, à la recherche de la fausse attestation. Après avoir retourné la quasi totalité de ses affaires, elle doit se rendre à l’évidence : elle a dû l’oublier sur la table de la cuisine dans son départ précipité. Achille allait certainement bientôt tomber dessus.

« Sympa comme lettre d’adieu… »

- Je suis désolée, je crois l’avoir perdue… dit Sarah confuse.

- Votre carte d’identité s’il-vous-plaît.

Le policier est froid et implacable. Sarah la lui tend.

- Vous êtes bien Mademoiselle Sarah Wein ? l’interroge-t-il.

- Oui

- Veuillez me suivre s’il-vous-plaît.

« Tout ça pour un bout de papier ? Pas besoin d’en faire tout un cirque et fais moi raquer les 135 euros mec ! »

Malgré son incompréhension, elle le suit docilement à travers les wagons. Ce trajet lui semble une éternité. Une fois arrivés à l’avant du train dans une cabine quasiment vide, un inspecteur les rejoint.

- C’est elle, on la tient, dit le policier.

- Hein ? Quoi ? s’écrit Sarah.

- Mademoiselle, vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre d’Achille Lopez. Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous.

L’inspecteur passe les menottes aux poignets de Sarah. La tête lui tourne… le wagon, le policier, tout devient flou, elle pense halluciner. Tout ce qu’elle croyait être une fiction était en train de devenir réalité.

Allez tout droit en prison sans passer par la case départ.

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