CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 33

 

22 avril 2020, Elodie Boyer

Sarah continue sa course effrénée sans savoir vraiment où aller. Les voix derrière elle s'éloignent, les monstres s'évaporent. Elle pleure de tout son corps, de toute sa figure. Elle s'effondre. Le silence.

Son dos lui fait très mal. Essoufflée elle est prête à capituler. Elle reste un moment assise sur la terre, puis s'allonge. Elle à été droguée, cela ne fait aucun doute. Elle n'entend plus personne derrière elle. Il lui semble que sa raison vacille, elle sent en elle une bête qui se plait à être le centre d'une traque incessante, un monstre de liberté. Au moment où elle conçoit cette pensée, son cœur est soulevé par une nausée, accompagnée d'un frisson.

Il lui reste à savoir si son identité est irrémédiablement volée, perdue. A ses yeux elle est le reflet le plus vivant d'un être humain, néanmoins elle sent en elle une amputation, une partie qui lui échappe, notamment lors de scènes délirantes. « Un vrai temps d'automne », pense-t-elle. Les branches des arbres dessinent des fissures sur le ciel. La capacité d'évasion de Sarah est presque illimitée, c'est ce que la prison lui a appris, paradoxalement.. Elle se met à rêver d'une vie nouvelle. Le point de départ serait ce bois, et puis cet arbre. Si la mémoire était un lieu, elle serait peut être là aussi, sous une feuille, sur l'écorce, sur le ciel. La mémoire... Se souvenir... Elle est alors bouleversée, de bonheur et de tristesse. Des images s'arrangent entre elles pour former des mots. Les mots racontent une histoire habituellement, mais là non. Tout est flou, c'est comme si elle essayait de jouer une mélodie sur un piano dont quelques touches auraient soudainement disparu. La prison, l'hôpital, le ministère, le monastère, un enfant... Les hallucinations Un bruit la distrait de ses pensées, il commence à faire nuit. Elle se relève engourdie, courbaturée, épuisée.

- Bonjour.

Un homme déguisé en oie se tient devant elle.

- Vous avez l'air fatiguée. Excusez moi du costume. Je sais, ça surprend. Ça peut même choquer.

L'oie chasse d'un revers de main une grosse mouche qui bourdonne autour de sa tête. Une joie intense s'empare de Sarah. Quelque chose semble vraiment normal à cet instant.

- Je sors mon chien.

Un setter irlandais s'approche. Quelques banalités échangées plus tard, Sarah s'assoit coté passager, dans la voiture de l'oie et du setter irlandais.

 

 

- STOP, ça suffit avec cette histoire/ scénario !

Voilà deux ans qu'elle se prête au jeu mais là vraiment… Cette impression d'être une poupée, un playmobile, un personnage d'une série qui part dans tous les sens. Cette sensation... comme si de multiples idées la mettait en scène, elle, pantin plus ou moins désarticulé. Imaginer jouer ce rôle l'épuise déjà. C'est du délire. Elle ne comprend pas. Où veut-il en venir avec cette histoire ? Pourquoi se sentirait elle moins libre à l'extérieur qu'en prison?  Pourquoi n'a-t-elle pas le temps de réfléchir deux secondes sans qu'une tuile lui tombe sur la tête ?  Qu'est-ce que c'est que cette embrouille de la vie ?  Tout va vite,  trop vite... genre : 10 ans de prison, elle sort, se retrouve coincée dans une histoire pas possible avec une grossesse en prime. Tatouée traquée, enceinte, pistée... C'est quoi l'idée ?  Elle décide de ne pas s'attarder sur les épisodes délirants qui laissent planer un doute sur les objectifs philosophiques de l'auteur.

- Putain Achille, j'en ai marre de tes idées de scénarios. Je suis crevée de te lire, tu veux toujours en faire trop. On t'a demandé un court métrage pas un film, ni un dessin animé, ni un délire phénoménal... Tu veux faire comment ? Tu n'as pas un rond. Tout le monde s'en fout !

Elle se rend compte qu'Achille ne réagit pas vraiment, il reste là, avachi sur le canapé, l'ordinateur sur ses genoux. Arrêt sur image. C'est comme ça depuis quand déjà ?

Sarah se dirige vers la salle de bain pour se changer. Oui, même le nom de l'héroïne est le même que le sien, quelle imagination ! Elle vient de lire le scénario d'Achille qui veut faire d'elle le personnage principal, comme dans toutes ses histoires depuis deux ans. Elle est son personnage principal avec quelques nuances d'autres femmes qu'elle reconnait, sur lesquelles Achille doit secrètement fantasmer (original et particulièrement désagréable de se retrouver mélangée à son ex, la boulangère et sa pote). Elle partage également quelques points communs avec les potes bourrés d'Achille, dans ce magnifique rôle. Dans ces écrits, elle y retrouve toutes les influences de leur vie et commence à ressentir un malaise face à cette impression que chaque moment passé ensemble n'est pas tout à fait juste, pas tout à fait partagé.

Sous la plume d'Achille, chaque instant de la réalité se transforme en une idée qu'elle ne partage pas, qu'elle n'aime pas et dans laquelle elle est impliquée... Elle se retrouve métamorphosée en une espèce d'agent secret sexy, cinglée, qui sort de taule et se laisse porter par les événements. Leur visite du monastère à côté de chez leurs potes « du Sud » devient la source de l'invention d'une organisation de quelques dingues obsédés par les scarabées, sa sœur et les jumeaux ressemblent étrangement à la famille rencontrée dans l'histoire (sympa pour les neveux !) Elle ne sait pas d'où vient l'oncle dégueulasse pervers, quant à Dominique (celui qui se fait assassiner sauvagement) il ressemble beaucoup à son père... pathétique.

Le coup de la grossesse, là c'est bon ! Ça commence à l'agacer sérieusement. Le personnage principal lui paraît de moins en moins libre. Il est hors de question de rentrer dans ce personnage. Elle ne peut pas sortir pour prendre l'air, pour hurler, aller acheter des clopes et décider finalement de prendre un train. Le pays est en plein confinement, Achille s'en est bien inspiré aussi pour ce pseudo roman/ scenario. Heureusement que nous ne sommes pas obligés de porter des horloges autour du cou pense-t-elle en regardant la grosse pendule de la cuisine, un sourire en coin.

Achille veut proposer plusieurs courts métrages à plusieurs boites de productions. Sarah n'habite pas avec lui en temps ordinaire. Ils essaient... pour le confinement... C'est lui qui a insisté. Lui, ça ne lui change pas vraiment la vie d'être confiné. Il ne travaille pas, il est sûr d'être un génie et elle y a cru, elle aussi, au début. Ils se sont installés dans une routine apparente mais Sarah ne peut s'en contenter. Elle a bien essayé quelques amants sans importance, mais à l'heure qu'il est, dans le contexte actuel, chacun est recroquevillé chez soi avec un "con- joint" (comme elle aime en sourire) et sa peur. Plus de contact téléphonique, disparition totale... Les chevaliers et les princesses ne se manifestent plus de la même manière lorsqu'ils sont enfermés avec leur promis(e) du moment, sous surveillance. C'est amusant comme le courage, la fougue et l'aventure deviennent relatifs chez l'être humain en fonction du décor qu'il s'invente.

Elle peint et écrit à ses heures perdues. Dans sa vie, la plupart du temps, c'est l'ennui qui s'installe, profitant du moindre interstice pour s'immiscer. Sarah est guide dans un musée. Elle aime voyager dans les histoires. Elle conçoit sa vie comme un roman et s'arrange pour en rechercher la beauté, celle qui touche profondément, qui bouleverse et peut transformer le sens de la trajectoire. Tout peut changer à chaque instant. Elle aussi elle imagine, invente, mais elle estime qu'elle n'emmerde personne. Elle pensait qu'Achille lui ressemblait mais la sensation depuis des mois qu'il n'arrive plus à la suivre ne la quitte pas. Ils ne se suivent plus. Fragile, la reconnaissance est importante pour lui.

Elle étouffe, il l'angoisse. Achille à un comportement étrange. Quelque chose dans ses yeux reste froid, triste et vide. Ni elle ni personne d'autre ne pourrait jamais combler ce vide, elle le sent, elle le sait. Elle a l'impression qu'il n'est jamais là entièrement, même lorsqu'il ne prend rien. Aujourd'hui elle est décidée,  elle ne continue pas le confinement avec lui. Elle part. Elle change l'histoire. Elle ne sera pas cette Nikita enceinte, hallucinée, prisonnière des évènements sans espace pour exister. La colère accompagne souvent Sarah, cette chaleur embrasant son corps, son pouls résonnant sur ses tempes, les bruits lointains, étouffés et les larmes stagnantes, figées au bord de ses paupières, exactement là où se noient les espérances. Mais comme d'habitude, elle ne l'exprime pas ou peu. Elle se contentera de disparaître doucement, comme on tourne une page. Tout va changer.

Sarah s'assoie sur le rebord de la fenêtre donnant sur la rue, pour passer un coup de fil à sa sœur, c'est un des jumeaux qui décroche.

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