CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 31

 

20 avril 2020, Charlotte Tocco

Depuis l’étage, Sarah pense immédiatement à une explosion. Bientôt une odeur de poudre vient confirmer sa théorie. « La confrérie ? Comment peuvent-ils savoir que je suis là ? Et pourquoi m’auraient-ils laissée partir s’ils ne voulaient pas que je sois libre ? Pas le temps pour les questions. » se dit Sarah en recouvrant son instinct de survie. « Fuir ! ». Elle glisse machinalement le test de grossesse dans sa poche et ouvre la fenêtre de la salle de bain. Sans se retourner, elle se jette dans le vide. Elle touche à peine le sol et rebondit sur l’herbe comme un chat. Sans prendre la moindre seconde pour respirer ou réfléchir, Sarah se met à courir en direction de la grille. Elle pourra peut-être se glisser entre les barreaux et s’échapper. Ses jambes s’étendent et se replient machinalement, son corps est comme actionné par un réflexe de panique. L’esprit de Sarah est libre et elle le dirige vers une seule et unique cible : la barrière en fer forgé. Impossible de visualiser les barreaux. Impossible de savoir s’ils sont assez larges.

« Quelle conne, putain, réfléchis !! ».

La blague idiote de Valérie lui revient soudain en tête. Malheureusement, elle doute qu’hurler

« sésame ouvre-toi » l’aide à s’enfuir une fois devant le portail. Pendant une fraction de seconde cette image lui arrache un sourire, mais la violence de l’effort physique la ramène rapidement à la réalité. Ses jambes ne lui pardonneront pas de sitôt ce sprint furieux. Il lui faut pourtant mettre la brûlure de l’acide lactique de côté et tâcher de se souvenir. Si les barreaux s’avèrent trop serrés, elle sera coincée. Si elle doit changer de trajectoire, c’est maintenant. « La barrière, La barrière, La barrière… ». Sarah se répète ces mots comme une incantation. Elle fouille dans sa mémoire à la recherche d’une image, même floue, de cette grille d’entrée.

Brusquement, son esprit lui échappe, un silence rugueux lui envahit le crâne. Plus de lumière, pas la moindre odeur. Elle ne sait pas si elle est toujours en train de courir ou bien si son corps est étendu, brisé, sur le chemin de terre. Une serrure explose dans sa mémoire : elle vient de laisser derrière elle l’éclairage agressif et l’agitation du réfectoire. Alors qu’elle avance le long des couloirs déserts, elle sent sa peau se couvrir d’une sueur tiède et poisseuse. Elle a enfin la poignée de la porte dans la main, la pression métallique sur sa paume la ramène instantanément à son objectif. Il faut être rapide et efficace. L’ensemble des employés du ministère est rassemblé au rez-de-chaussée. Ils sont distraits par les célébrations du nouvel an et pour la plupart, ivres. Cette soirée représente probablement l’unique occasion pour Sarah de lancer l’alerte. Il lui avait fallu plusieurs semaines pour rassembler et cacher sur son poste de travail suffisamment d’éléments sur le programme européen « Horloge ». Le plus difficile avait été de vérifier la fiabilité de son contact chez Wikileaks. Elle sait qu’elle a raison, mais elle est terrifiée.

Sarah court si vite que sa décélération prend plusieurs mètres. Tout lui revient maintenant, le Ministère de la Défense, sa longue hésitation, la séance de lobotomie en prison. C’est comme si elle n’avait jamais oublié. Des larmes de rages se rassemblent sous ses paupières. Que lui a-t-on volé d’autre ? Non seulement son oncle avait souillé son corps pendant des années mais elle découvrait à présent que son esprit aussi avait été violé. La sensation d’urgence la quitte un instant, mais derrière elle, Sarah perçoit l’écho de voix menaçantes : des cris, des ordres lancés avec assurance et autorité. Elle efface les sanglots de son visage et relève la tête, la grille n’est plus qu’à deux ou trois mètres d’elle.

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