CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 30

 

18 avril 2020, Marie-Aline Jacques

Comment a-t-elle pu être aussi distraite ? Comment a-t-elle pu baisser sa garde si bêtement ?  C’est ce genre d’erreur de débutant qui mène tout droit en prison, se dit elle. Soudainement, un coup de pied dans son tibia la sort brutalement de sa réflexion. A sa droite, tout près d’elle, Kevin et Enzo se battent pour observer de plus près son tatouage.
- Tu crois qu’elle a quelle histoire elle ? s’interroge Enzo, qui a délaissé ses écrans et semble extrêmement excité par la situation.
- On sait même pas si c’est un vrai répond Kevin, méfiant.
Alors que leur mère continue de toiser Sarah avec un mélange de suspicion, de curiosité et d’appréhension, les deux marmots continuent leur chamaillerie et se disputent désormais le titre de - celui qui aura vu le plus de tatouages coléoptères -, un peu comme on se disputerait des autocollants d’un livre de collection Panini. Sarah est perdue, elle a l’impression d’être spectatrice d’une mauvaise pièce, dont elle ne comprend ni l’intrigue ni les dialogues. Ça lui rappelle cet auteur kazakh dont elle ne loupait à l’époque aucune pièce, dans l’espoir d’arriver un jour à l’apercevoir à l’entracte pour lui proposer un verre. Sauf que cette fois-ci il n’y a pas de critique Télérama pour l’aider à déchiffrer l’histoire.
- Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous ici ? demande Valérie.
Sous le flot de questions auxquelles elle ne sait pas quoi répondre, Sarah reste dans un premier temps mutique, puis, après une grande inspiration, décide de tout raconter à Valérie. Elle évite néanmoins de mentionner dans son récit ses dix années d’incarcération, sa sortie de prison, ses premières heures de liberté retrouvée à Paris, au cours desquelles se sont mêlés des histoires d’horloges, de sacs remplis de cash, de black out sous l’effet combiné de l’alcool et de diverses
drogues, de nuit torride avec un amant vengeur...Elle décide également de ne pas parler du réseau, en pleine reconstitution. Elle raconte en revanche le reste : son accident alors qu’elle était sur la route avec des amis de longue date, sa séquestration dans les sous-sols de l’ancien palais pontifical dont elle ne garde plus beaucoup de souvenirs et qu’elle n’arrive pas à expliquer, son réveil à l’hôpital et sa rencontre avec Valérie sur le bord de la route. Pas grand chose finalement.
Ou du moins peu de choses cohérentes.
- Ecoutez, vous êtes en grand danger. Je ne sais pas comment vous avez réussi à sortir d’ici. Normalement, une fois qu’on fait partie du puzzle, on ne peut plus quitter l’enceinte de ce bâtiment sans autorisation. Il faut que vous partiez au plus vite, et il ne faut surtout pas que quelqu’un nous voit ensemble, je pourrais tout perdre, répond Valérie en prenant ses jumeaux dans ses bras dans un réflexe protecteur.
- Qu’entendez vous exactement par “faire partie du puzzle” ? bredouille Sarah.
- C’est un peu comme dans Prison Break ! s’exclame Enzo, qui n’a pas perdu une miette du récit.
- Vous ne savez donc rien de ces tatouages de coléoptères et de leur signification ? demande
Valérie, intriguée face à la mine déconfite de Sarah.
- J’ai loupé cet épisode de “Secrets d’Histoire”, ironise Sarah, regrettant aussitôt ce trait d’humour qui lui provoque une douleur dans la poitrine, en repensant à Dominique gisant dans la cave du palais pontifical.
- Vous devez au moins savoir pourquoi le symbole de cette confrérie est le coléoptère ?
N’attendant aucune réponse, Valérie débute son monologue, trop heureuse de cette attention et de cette écoute active qui lui manquent tant au quotidien.
- Comme vous avez dû l’apprendre à l’école, les scarabées étaient sacrés à l’époque de l’Egypte Antique. Les Anciens, qui vouaient un culte particulier au soleil, pensaient que le soleil
était né d’un scarabée géant. C’était à l’époque un symbole très fort de résurrection et de pureté... êtes vous croyante Sarah ?
- Quel est le lien avec la confrérie ? Avec le soleil ? Avec les scarabées ? s’agace Sarah.
- J’y viens... Ne vous êtes-vous jamais demandé pourquoi les grandes religions s’accordent sur la nécessité de prier au lever et au coucher du soleil ? Et cela même alors que les Grands Textes religieux ne mentionnent jamais le soleil ni la lune ? De tout temps, le soleil n’a cessé de
représenter l’idée de la mort puis de la renaissance. Malgré l’apparition des grandes religions monothéistes, le culte du soleil a persisté. Certains historiens pensent qu’il s’agit là d’une sorte de syncrétisme, l’adoption ou le maintien de croyances païennes par les différentes religions, en l’occurence la religion chrétienne.
- Je suis désolée, mais je ne comprends toujours pas, s’impatiente Sarah.

- La confrérie des coléoptères cultive depuis des siècles l’adoration du soleil. C’était d’ailleurs un
sujet de discorde au moment du grand Schisme entre Avignon et Rome. Le Vatican souhaitait réduire l’influence de cette adoration du soleil, qui détournait les croyants de Dieu et de Jésus, et mettait en péril selon eux la Sainte Trinité.
- Ils vénèrent donc les scarabées ? tente timidement Sarah
- Non, pouffe Valérie. Le scarabée rappelle l’importance du soleil dans les croyances de la
confrérie, et...Il y a une autre raison.
En écoutant ces explications, Sarah ressent une certaine gêne. Elle qui pensait que Valérie n’était qu’une cruche en mal de reconnaissance sociale, commence à culpabiliser de ce jugement hâtif.
Pourquoi lui expliquait elle tout ça ? Leur rencontre était elle vraiment fortuite ?
La reprise du récit la sort de ses pensées :
- A l’époque de l’Egypte antique toujours, les Egyptiens réalisaient pour les grands évènements marquants ce que l’on appelle des “scarabées commémoratifs” : des scarabées sculptés sur lesquels étaient gravés des messages au niveau de l’abdomen. Ces messages reprenaient le plus souvent des informations importantes qu’il fallait conserver en lien avec l’évènement pour lequel le scarabée avait été créé. Vous voyez où je veux en venir Sarah ?
- ...
- La confrérie utilise les tatouages de coléoptères pour conserver des informations sur des événements clés de son histoire. Ces informations capitales ne sont désormais plus gravées sur des objets facilement subtilisables, mais directement tatouées sur les membres de la confrérie : il s’agit d’un code, visible au niveau de l’abdomen de l’animal, comme dans l’Egypte ancienne.
Au fur et à mesure du récit, Sarah sentait la nausée s’intensifier.
- Est ce que je peux utiliser votre salle de bain ? demande Sarah au bout d’un instant, convaincue qu’il lui faut profiter de ce moment de pause pour s’éclipser sans paraître impolie, et ainsi s’isoler et réfléchir à toutes ces informations qui se bousculent dans sa tête.

Adoration du soleil ... Scarabée ... Tatouage ... Code secret ... En se levant elle regarde l’horloge, toujours accrochée au cou de Valérie. Il est 16h45, il lui reste encore deux heures avant son rendez vous avec Léa.
Un mal de tête, continu depuis son réveil à l’hôpital, continue de la lancer au rythme de ses pulsations cardiaques. Il faut qu’elle trouve de l’aspirine, de la codéine ou quoique ce soit qui puisse la calmer. Et du Xanax aussi. 
Doucement, Sarah commence à chercher dans les placards désordonnés de la salle de bain. Délicatement, elle glisse ses mains entre les tubes de crèmes à
moitié utilisés, les boîtes de lessive aux parfums marins et printaniers, et les serviettes devenues rugueuses après de trop nombreux lavages. Sur la 3e étagère du meuble sous vasque, une petite croix rouge au milieu d’une boîte blanche attire tout à coup son attention. La boîte à médicaments. Elle commence sa recherche désespérée de doliprane, et soudain se fige. Devant elle, coincée entre les pastilles d’anti histaminique et le reste de sirop pour la gorge, une longue
boîte rectangulaire. Sa gorge se serre, son pouls s’accélère, ses jambes semblent ne plus supporter son corps, pourtant devenu frêle après 10 ans de menus carcéraux. Sarah s’assoit sur le rebord de la baignoire et commence à compter : Depuis quand est elle sortie de prison ? ... Quel jour est-on ?... Depuis quand n’a t-elle pas eu... Sans réfléchir, elle saisit la boîte rectangulaire et l’ouvre.

Pendant ces deux minutes d’attente qui lui semblent interminables, assise sur la cuvette sale, Sarah revit chaque instant de son étreinte passionnée avec Achille. Elle ressent de nouveau l’excitation monter en repensant à ses mains qui effleurent son torse musclé, à leurs lèvres qui se
cherchent et se frôlent. Et alors que Sarah se laisse happer quelques instants par ces émotions qu’elle n’avait plus connues pendant des années, deux petites lignes bleues perpendiculaires commencent à se dessiner nettement au milieu de la tige blanche ; le test est positif, Sarah est enceinte. Il ne manquait plus que ça. Un code secret tatoué dans le cou et la descendance de l’Homme du bus dans l’utérus. Putain de journée de merde.

Tout à coup, alors que la maison était restée très silencieuse, un énorme fracas retentit au rez-de-chaussée.

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