CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 3

20 mars 2020, Timothée Grivet

Neuf heures trente. Soit leurs horloges avancent de plusieurs heures, soit la signification de ces étranges pendentifs lui échappe totalement. Pendant un instant elle pense que les clients l’ont peut-être reconnue. Après tout elle avait fait parler d’elle avant son entrée à Fresnes. À l’époque, c’est sa photo qu’on voyait s’afficher à côté du présentateur du journal. Il lui semblait bien reconnaître ce regard de méfiance et de jugement qu’elle avait vu dans les yeux des gardiens et des visiteurs occasionnels quant elle était en prison. Ce regard qui trace une frontière impalpable entre elle et les autres. Comme si son crime l’avait rendue dangereuse pour tous ceux s’approchant d’elle. En s’asseyant à une table isolée elle commande une pinte que la patronne lui apporte sans un mot. Comme pour calmer d’éventuels soupçons, elle pose immédiatement un billet sur la table. L’atmosphère pesante que tous les occupants du bar semblent s’appliquer à créer lui est péniblement familière. Durant des mois, depuis l’annonce de sa date de sortie, elle avait rêvé de cette première bière de femme libre. Après trois lampées timides, elle se décide finalement à la finir en quelques gorgées, empoigne sa valise et se sauve à la hâte.

En marchant vers l’arrêt de bus situé à la sortie de la ville, elle repense au moment où elle avait cru être reconnue et se sent bête. Pourquoi les gens se seraient souvenus d’elle ? Il a dû s’en passer des choses depuis le temps. Bien d’autres affaires ont fait la une des journaux, bien d’autres condamnés. Et des événements plus joyeux aussi ! Sûrement un tas de rencontres, de mariages, de naissances; tant de souvenirs qui ont fait disparaître le sien dans la mémoire des gens. Il n’y a qu’elle qui a continué de penser à cette histoire jour et nuit. Les autres ont poursuivi leur existence, sans elle. Elle sent soudain le poids de ces dix années s’abattre sur elle : dix années de regrets, dix années de rancoeur, dix années de stagnation. Pensait-elle que les choses reprendraient leur cours au point où elle les avaient laissées ? Pensait-elle que les gens l’attendraient ? La regretteraient ? Qui se réjouirait de sa sortie ? Qui avait pensé à elle ? Qui se souvenait d’elle ? Elle s’arrête net au milieu du trottoir et, quoiqu’elle se l’était interdit durant toute son incarcération, elle se mit à pleurer. 

Elle reprend finalement sa marche vers l’arrêt de bus. Elle est toujours secouée à intervalle irrégulier de spasmes et de sanglots qu’elle ne parvient pas à contenir malgré ses efforts. Ses yeux noyés de larmes lui rendent quasi invisible le monde extérieur, ce qui lui va très bien. Elle ne veut rien voir d’autre que le mètre cinquante de trottoir devant elle. Après une attente qui lui paraît anormalement longue malgré ses souvenirs lointains, elle prend finalement le bus 186 direction Porte d’Italie. En montant elle est brutalement arrachée à ses pensées par les grognements du chauffeur qui lui demande de “maintenir la distance de sécurité”. Sans comprendre, elle pose l’appoint sur le comptoir et il lui tend son ticket du bout des doigts. Elle remarque qu’en plus de son masque de chirurgien, il porte des gants en plastique transparents et cette même horloge mystérieuse autour du cou. En allant s'asseoir elle croise une quinquagénaire en tenue de jogging, équipée de la même panoplie que le chauffeur, à l’exception des gants, qui à son passage se recroqueville au fond du siège. Elle s’assied près de la porte de sortie au milieu du bus contre la vitre. Dans le reflet elle remarque qu’un troisième voyageur est installé tout au fond du bus dans le coin de la rangée opposée à la sienne. L’homme est âgé comme elle d’une trentaine d’années et ne porte ni masque ni horloge. Intriguée elle lui lance régulièrement des coups d’oeil dans le reflet de la vitre. Très rapidement elle s'aperçoit que l’homme l’observe lui aussi et détourne les yeux à chaque fois qu’elle le surprend. Cela lui rappelle les drôles de regards que lui ont lancés les clients du bistro, quoique celui-ci soit différent. Le regard que lui adresse l’homme n’est pas méfiant mais plutôt curieux, voire aimable. Une pensée qui ne l’a plus effleurée depuis bien longtemps lui traverse alors l’esprit : “peut-être que je lui plais.” Elle se souvient alors de son apparence d’ex-taularde et de la peur qu’elle inspire aux gens. À nouveau elle se sent bête et ne fixe plus que ses chaussures jusqu’à son arrivée à Kremlin Bicêtre.

 

En ouvrant la porte de son vieil appartement, une foule d’images lui reviennent en tête et la replongent dans la nostalgie des années perdues. Comme elle lui avait promis, sa mère a tout réinstallé à l’identique après le départ des derniers locataires. Cette promesse tenue la surprend beaucoup car sa mère semblait l’avoir oubliée depuis peu. Elle ne s’est plus présentée aux visites depuis un mois et demi. Elle repense à la dernière fois qu’elle est sortie d’ici, pour ce qu’elle pensait être sa dernière mission. Ces souvenirs la conduisent à ressortir son vieux carnet d’adresses et à y chercher le numéro de la dernière personne qu’elle a appelée ce jour là. En composant le numéro elle se dit que la ligne doit sûrement être suspendue ou appartenir à quelqu’un d’autre. Une voix féminine finit par répondre : c’est bien elle.

 

- Salut Morgane, c’est Sarah. Je suis sortie aujourd’hui.

Salut Sarah ! Oui je savais que c'était pour bientôt. Comment tu vas ?

- Ça va, mais j’avoue que je me sens un peu seule. Tu veux pas me rejoindre ? J’ai pas changé d’adresse.

- Écoute je sais pas trop…

- Tu vas me laisser toute seule pour mon premier soir dehors ?

- Bon, j’ai eu que huit heures quarante moi mais je vais essayer de me débrouiller. 

 

En attendant sa vieille amie, Sarah est prise d’une douce euphorie. Enfin un visage familier, enfin quelqu’un qui pourra répondre à ses questions ! Elle se met à fouiller les placards et tombe avec joie sur une bouteille de rhum. Alors qu’elle dispose les verres sur la table basse, elle entend sonner à la porte. Elle se presse pour aller ouvrir mais le son d'une voix masculine la fait tressaillir et la coupe dans son élan. En regardant par le judas elle reconnaît la silhouette qui se tient sur son palier : l’homme du bus.

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