CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 28

 

15 avril 2020, Elodie Hut

La vitre se baisse. A l’intérieur du véhicule, une femme d’une quarantaine d’années fait face à Sarah. Elle lui lance un regard inquiet, teinté de pitié, comme si elle venait de trouver un oiseau blessé qu’elle s’apprêtait à secourir. Malgré l’obscurité quasi-totale, Sarah aperçoit une horloge nouée autour du cou de l’inconnue, et sur la banquette arrière, deux halos bleus au niveau des appuis-tête: deux gamins d’à peine dix ans, des jumeaux, les yeux rivés sur leur tablette électronique.

- Tout va bien Madame ? C’est pas une heure pour faire du stop ! Surtout par les temps qui courent… Où est votre horloge d’ailleurs ? Quelle inconscience… lui lance l’inconnue, sur un ton réprobateur mais bienveillant, sans lui donner la chance de réagir.

- Montez, vous allez m’expliquer tout ça et puis on vous remettra sur votre chemin. Allez hop, hop, hop !.

Elle lui fait signe de rentrer, agitant frénétiquement ses bras dodus dont la peau flasque s’agite et claque. Sarah, encore abasourdie par l’énormité de ce qui lui arrive et par le poids des souvenirs qu’elle peine à rapiécer, perçoit cette proposition comme une promesse de répit. Sans prononcer un mot, elle dirige sa main tremblante vers la portière avant-droite du véhicule, puis hésite un instant. La bonhommie de cette inconnue lui rappelle d’emblée celle de sa propre mère. Sarah ouvre finalement la portière et s’installe avec précaution sur le siège passager tout en inspectant son nouvel environnement. Quelque chose crisse sous son pied et la fait sursauter : Un vieux biscuit qui trainait par-là, certainement oublié par l’un des deux gamins à l’arrière, qui ne lui prêtent d’ailleurs aucune attention. Sous ses pieds, le tapis de la voiture est jonché d’emballages vides, de reçus de carte bleue et de petits objets sans intérêt.

Le moteur démarre.

- Ne faites pas attention à tout mon bazar ! Il faut vraiment que je me décide à nettoyer cette voiture un de ces jours… C’est un vrai dépotoir. Ça ne me ressemble pas ! Enzo ! Kévin ! On arrête de jouer deux minutes et on dit bonsoir à la dame ! Et les bonnes manières alors ? Non mais j’vous jure…

Les deux jumeaux, deux blondinets à la coupe en brosse, daignent enfin lever le nez de leurs écrans, toisent Sarah du regard et lui lancent un « Bonsoir Madaaame » forcé, à l’unisson.

« Sales gosses » peste-t-elle intérieurement. Elle déteste les enfants, et tout particulièrement cette nouvelle génération d’enfants-rois gavés aux écrans et affublés de prénoms ridicules.

- Bonsoir Enzooo, Bonsoir Kéviiin, leur répond-elle sur un ton tout aussi exagéré. Sarah se tourne ensuite vers leur mère, déterminée à trouver des réponses à ses questions, mais celle-ci se lance dans un monologue étourdissant qui prend Sarah de court :

- Moi c’est Valérie. Où est-ce que vous allez ? Je peux vous déposer à la gare routière ? Mais qu’est- ce que je raconte ! Elle doit être fermée à l’heure qu’il est… Et puis avec le confinement, pas sûr qu’il y ait le moindre car. Et d’ailleurs vous êtes certainement de la région. Vous êtes d’Avignon ? C’est vraiment une chouette ville… Vous avez vu, ils ont annulé le festival ! Quelle tristesse… Enzo et Kevin devaient jouer dans une pièce de théâtre. En tant que figurants. Ils sont déçus. Hein Enzo ? Hein Kévin ? Ils adorent le théâtre ces petits! Ça me rappelle l’époque où … »

De longues minutes plus tard, alors que Sarah avait abandonné tout espoir d’en placer une, bercée par le doux ballottement de la voiture et hypnotisée par le panorama nocturne des vignes qui défilent sous ses yeux, les exclamations insistantes de Valérie l’extirpent de ses pensées :

- Hein ? Hé ho ! Alors ? Vous vous appelez comment ?

Sarah se ressaisit :

Je m’appelle Sarah. Est-ce que…

- Ah Sarah ! C’est joli comme prénom Sarah, j’ai une cousine qui s’appelle Sarah, elle travaille à l’aéroport, mais bon depuis la fermeture des frontières, elle est au chômage partiel, confinée dans un minuscule studio, peuchère ! Vous savez…

- Pardon, Valérie, la coupe Sarah.

Les gamins derrière détachent discrètement leur regard de leurs tablettes, troublés de ne plus entendre la voix de leur mère en sempiternel bruit de fond.

- Merci beaucoup pour votre gentillesse, vraiment… mais j’ai plusieurs questions. Je me suis réveillée dans un hôpital tout à l’heure. Je ne sais pas où je suis. Enfin si, vers Avignon mais c’est tout ce que je sais… J’ai besoin d’appeler quelqu’un… Est-ce que je pourrais emprunter votre portable s’il vous plait ?

- Oh, je suis désolée… balbutie-t-elle, embarrassée. Je n’ai plus de batterie malheureusement. Mais je vais vous amener à la maison, on est plus très loin ! Vous pourrez utiliser notre téléphone fixe comme ça. Et puis j’en profiterai pour vous préparer un petit quelque chose à boire et à manger, vous avez vraiment sale mine. On va vous requinquer en deux-deux, ne vous inquiétez pas ! Vous étiez à Montfavet, c’est ça ?

- Pardon ?

- Au centre hospitalier Montfavet ? L’hôpital psychiatrique ?

- Euh…

- Je dis ça parce qu’il est pas très loin de l’endroit où je vous ai trouvée !

- Peut-être, oui. A vrai dire, je n’en sais rien...

Sarah se dit que cela serait en effet assez cohérent au vu de l’inexplicable chaos qu’est devenue sa vie. Elle continue, désorientée :

- Je peux vous demander où vous habitez ?

- Oh pas bien loin, dans un domaine privé sur l’Ile de la Barthelasse. Je suis gouvernante chez des religieux. Ils sont assez austères, pas très loquaces. Les gamins ne sont pas très bavards non plus, vous l’aurez remarqué ! Moi par contre je suis un vrai moulin à paroles. Ça, vous l’aurez remarqué aussi, dit-elle en riant. Je suis vraiment désolée hein, mais ça fait du bien de pouvoir parler à quelqu’un… Je ne suis pas religieuse pour un sou, mais bon le salaire est plus que raisonnable, je n’ai pas à me soucier du loyer et j’ai et une voiture de fonction. Donc je n’ai pas à me plaindre. Et puis Kévin et Enzo se plaisent bien ici… Bref, ne vous en faites pas, on y est presque, cinq minutes tout au plus !

Non, non, non, non, non. Sarah sent des gouttes perler sur son front à l’idée de retourner dans l’antre de la bête. Elle porte la main sur le côté droit de son cou encore endolori par la violence du tatouage rituel qui lui a récemment été imposé et que Valérie ne semble pas avoir remarqué. Elle détache ses cheveux et réajuste le col de son blouson, afin de camoufler ce stigmate du mieux qu’elle peut. Refusant de croire que Valérie ignore ce qui se passe réellement au sein de la Confrérie, elle se promet de se tenir sur ses gardes, d’alerter Léa ou Achille coûte que coûte, et de trouver cette putain de VHS.

Valérie s’engouffre dans un étroit chemin de terre à l’entrée duquel un panneau indique :

« PROPRIETE PRIVEE : DEFENSE D’ENTRER ». Au bout du chemin, quelques centaines de mètres plus loin, se dresse une imposante barrière en fer forgé. Valérie fouille dans son sac, en ressort une petite télécommande, pianote instinctivement une combinaison chiffrée.

- Sésame, ouuuuvre-toi ! invoque-t-elle d’un ton blagueur, cherchant à faire rire ses enfants, qui restent bien évidemment de marbre.

- Maman ?

- Oui Kévin ?

- J’ai fini mon puzzle !

Kévin retourne sa tablette et lui montre fièrement son œuvre, réalisée sur une application mobile: une amulette de l’Egypte Ancienne représentant un scarabée. Tout en se garant, Valérie le félicite puis se tourne vers Sarah en levant les yeux au ciel :

- Kévin est obsédé par ces petites bêtes, allez savoir pourquoi ! »

- C’est pas une petite bête, c’est Kepher, le scarabée, symbole du disciple ressuscité !

- Mais oui mon chéri, mais oui, répond Valérie en finissant de se garer.

Sarah, effarée, réalise que les Coléoptères ont très certainement commencé à embrigader Kévin. Soit sa mère ne se doute réellement de rien, soit elle se voile la face. Il va falloir la jouer fine. Valérie coupe le contact et sort du véhicule, avant de presser Sarah et les enfants à l’intérieur de la petite maison qu’ils occupent au fond de l’immense jardin du domaine. À l’image de sa voiture, la maison de Valérie est farcie d’objets en tous genres, de papiers entassés et d’attrape-poussières.

- Je vais faire du thé ! annonce-t-elle avant de s’engouffrer dans sa petite kitchenette.

Les enfants enlèvent leurs baskets et se ruent vers une pièce au fond du salon, claquant la porte derrière eux. Désormais seule dans le salon, Sarah continue de balayer du regard cette véritable caverne d’Ali Baba. Elle finit par s’attarder sur une étagère chétive, menaçant de crouler sous le poids des objets, sur laquelle elle discerne, calé entre une boîte poussiéreuse de Trivial Pursuit et un dictionnaire du Scrabble, un objet qu’elle n’avait pas vu depuis bien longtemps : un magnétoscope JVC, le même que celui que possédait son grand-oncle Jean, l’ex-vigneron nouvellement proclamé « Grand Maître du Temps » par cette confrérie d’illuminés.

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