CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 27

 

14 avril 2020, Bla-bla-bla

Le couloir vide du ministère de la Défense. Un plafonnier qui clignote en grésillant. C'est lugubre. Elle sait qu’elle est au ministère de la Défense. C'est important. Un homme avance depuis le fond du couloir, un dossier sous la main. Elle ne le connait pas mais elle sait qu’il vient pour elle ; elle sait qu’elle doit lui dire quelque chose, lui dire quelque chose de la plus haute importance. Elle ne peut pas l’avoir oubliée, pas une information si capitale ; ou alors elle n’est absolument pas digne de confiance. Quelle idiote, on ne peut donc pas lui faire confiance ! Elle tombe à terre, désespérée. Elle a oublié… L’homme se rapproche. Il l’attire, c'est Achille, elle le voit. Elle sent des picotements dans son cou. Cette information était vitale. Elle distingue le visage de l’homme en relevant la tête avec difficulté. Ce n’est pas Achille. De toute façon, elle s’en fiche. Mais elle doit lui dire une seule chose. Aucun son ne sort de sa bouche tandis que l’homme attend devant elle, la toisant alors qu’elle ne tient même plus à genoux. Les picotements la saisissent, de plus en plus fort. En ouvrant les yeux, elle voit avec effroi un scarabée qui traverse le couloir. Il est suivi par plusieurs scarabées. Soudain, une marée de scarabée grouille sur le sol. Une douleur violente la saisit au cou, elle hurle.

Elle ouvre les yeux en sursautant, une chambre d’hôpital. Elle prend une grande bouffée d’air mais la lumière trop forte et les murs d’un blanc jauni lui donnent la nausée. Pourquoi a-t-elle rêvé du ministère ? Il lui semble qu’on est au milieu de la nuit. Son dernier souvenir remonte à sa rencontre avec son oncle. Que s'est-il passé depuis ? Elle n’en sait rien. Trop d’éléments manquent. « Trop d’éléments manquent, se répète-t-elle rageusement, il va falloir m’expliquer ». Elle pose la main sur son cou et sent une douleur anormale. Elle se lève doucement, le cœur battant, et se dirige vers le petit recoin qui sert de salle de bains au fond de la pièce. Le reflet de ses yeux dans le miroir sale affiche la panique : un immense tatouage d’un coléoptère prend la moitié de son cou. Ses yeux s’embuent de larmes. « C'est trop, cette fois c'est trop, il y a trop de questions, trop de possibilités », fulmine-t-elle à voix basse tandis que ses larmes coulent sur la paroi froide du lavabo. Elle allume l’eau à fond, plonge sa tête sous le robinet, et hurle intérieurement. « Qu’est-ce qu’ils m’ont fait, qu’est-ce qu’il m’a fait ??!! Combien de temps suis-je restée dans cette putain de cave ? Ils veulent me menacer, me montrer que je suis des leurs… je ne peux plus... trouver une porte de sortie... Trouver Achille… la cassette VHS… la cassette… Léa ». Elle étouffe un cri dans une serviette rugueuse.

Evidemment, elle n’a aucune affaire, aucun moyen de joindre qui que ce soit. Elle enfile son blouson et sort de la chambre en rasant les murs. Des âmes esseulées noient leur chagrin ou leur attente dans des cafés froids, près de rangées de sièges autour desquelles on a disposé des magazines écornés. Les quelques blouses blanches passent d’un pas trop pressé. A cet instant, elle aurait aimé qu’un proche l’attende, rongé par l’angoisse d’un diagnostic grave qui ne lui laisse pas d’autre choix que de rester alitée sans pouvoir penser à rien. Cette pensée lui inspire alors un tel dégout, qu’elle s’arrête pour reprendre ses esprits. « Estime toi heureuse de te souvenir de ton prénom et de ton âge » ironise-t-elle, en voyant passer une vieille dame en robe de chambre qui semble complètement perdue au milieu de l’enchevêtrement de couloirs.

- Dites-moi mademoiselle, vous pourriez-m‘indiquer où se trouve La Poste s’il vous plaît ? demande-t-elle à Sarah, en serrant une enveloppe dont le papier froissé indique son ouverture et sa réouverture à plusieurs reprises.

- Il n’y a pas de Poste ici, Madame, grommelle Sarah. Et puis votre enveloppe ne se ferme pas, ajoute-t-elle.

- Mais je cherche La Poste pour envoyer cette lettre à mon fils, pour qu’il se souvienne, répond la vielle dame visiblement perdue. Il faut qu’il se souvienne, la mémoire est tellement fragile, vous savez ! On oublie tout ! dit-elle avec un sourire malicieux qui montre bien qu’elle n’a aucune conscience de la situation.

- Je suis désolée, je ne peux pas vous aider. » répond Sarah qui perd patience, presque troublée par cette conversation inattendue. Elle avance dans le couloir vide et laisse la dame seule, qui la fixe du regard comme si c'était sa mémoire qui s’enfuyait devant elle.

- N’oubliez-pas Mademoiselle, il faut se souvenir ! dit-elle d’un cri déchirant et rempli de larmes.

Après quelques virages serrés et deux étages descendus en trombe, Sarah sort enfin du grand bâtiment ; saluant le garde de nuit à l’entrée qui la laisse sortir comme si elle était du personnel. Passons. Elle ne va pas se plaindre de pouvoir sortir facilement. Elle rejoint le petit square qui doit faire office de parc pour les patients de l’hôpital. Glauque. Il est encadré d’un parking. La sortie est plus loin sur la droite et semble rejoindre une départementale. Sarah s’arrête sur un banc. Elle pense à tous les gens normaux qui fantasment sur les services secrets et tous les films à la con qui donnent envie aux gamins de devenir agents secrets et elle leur en veut. Elle en veut à la terre entière. Pas plus d’informations que les autres, pas d’attache, pas de vie, pas d’homme dans sa vie. Achille ? Il avait juste cherché du réconfort et l’avait enrôlée égoïstement pour venger sa femme, qu’il aimait plus que tout au monde. Qui était-elle pour lui ? Elle se mit à rire à travers les larmes et essuya son visage avec sa manche de blouson d’un geste brusque. Elle avait assez pleuré pour aujourd’hui, assez vidé son sac pour ces derniers jours.

Elle se leva et se dirigea vers la sortie du parking. En longeant la route, le pouce levé vers les voitures qui passaient sans la voir, Sarah pensa : « D’abord se mettre à l’abri pour cette nuit, trouver un moyen de communication puis ensuite les autres questions : qui joindre ? Comment et qu’est-ce que je vais raconter ? Et surtout rester prudente, les Coléoptères attendent quelque chose de moi, c'est évident ». Elle marcha un bon bout de temps sur cette route, peu fréquentée à cette heure avancée de la nuit. Les phares des quelques voitures balayaient la chaussée comme d’immense torches donnant des allures de course poursuite criminelle à cette scène nocturne. La vie de Sarah avait toujours des allures de course poursuite criminelle. Soudain, une voiture ralentit à sa hauteur. Celle-ci, épuisée, sourit faiblement. La vitre se baisse.

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