CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 24

 

11 avril 2020, Fabien Thymoos Carvalho

Sarah ne peut démêler nettement ce qu’il se passe. Libérée de ses liens mais épuisée, hagarde, elle lutte pour percevoir qu’au loin l’homme tatoué en soutane la montre du doigt. Elle met un terme à son plan d’évasion et range la lame qu’elle imaginait bien faire glisser sur la carotide des ces deux idiots en robe noire. Elle entrevoit alors le plus jeune des deux se diriger dans sa direction. Il s’approche et se penche vers elle :

- Allez, lève-toi !

Sarah essaye difficilement de secouer sa léthargie, se lève, se tient devant lui, les yeux vagues et dilatés, lourds d’épuisement. Il jette un oeil aux mains de Sarah, libres :

- Tu veux une clope ?

Surprise, Sarah met quelques instants avant de répondre, balbutie puis accepte. C’est la première fois qu’elle fume depuis sa sortie de prison. Une blonde en prime, habituée qu’elle est au paquet de Pueblo et au papier brun, de quoi rouler quarante cigarettes environ. Elle s’est pourtant promis d’arrêter mais à quoi bon maintenant se refuser ce plaisir. D’autant qu’elle pressent cette cigarette comme la dernière du condamné.

- Maintenant suis-moi, lui dit-il en montrant une arme, et pas de gestes brusque.

L’homme lui menotte les mains et ils se mettent à avancer. Sortant, ils frôlent la carcasse de Dominique :

- Encore désolé pour Stéphane Bern. Mais t’inquiète pas on est en contact avec Lorant Deutsch pour reprendre Secrets d’Histoire.

« Mais ferme-là ! » se dit-elle. Elle ne souhaite qu’en découdre et insulte intérieurement ce cerveau de ruminant qui se prend pour un dur. Elle en a vu d’autres ! Elle titube, boite, souffre à chaque pas, mais suit gentiment : « ressaisis toi bordel ! » Un bref coup d’oeil lui permet d’apercevoir un coléoptère tatoué sur la nuque de son geôlier : « putain de coléoptère ! »

Après de longs détours dans des couloirs lugubres, sombres et humides, décorés seulement par la pierre froide, Sarah et son geôlier entrent dans une pièce immense, haute sous plafond, baignée d’une lumière triomphale, dorée par le reflet de vases, coupes et autres bibelots qui peuplent le lieu. Ils marchent jusqu’à une chaise massive, trône en bois minutieusement sculpté et ornementé, relique d’une probable dynastie. Une chaise plus sommaire lui faisant face.

- Assieds-toi là ! Quelqu’un souhaite te parler.

Sarah s’exécute, l’homme fait un pas de côté puis se place en arrière. Elle peut sentir le poids de son regard sur ses épaules. De longues minutes s’écoulent, seulement interrompues par le souffle de la respiration du geôlier sur sa nuque et le cliquetis régulier et lointain d’une goutte d’eau.

Appuyée au dossier de la chaise, Sarah ne comprend pas bien la situation, rêve qu’elle se lève et qu’elle écrase de plusieurs coups de poings bien appliqués la stupide face de l’homme derrière elle. Cette pensée ronge son cerveau, sans arrêt. Elle se retient puis sourit, comme pour dissimuler sa tension nerveuse. Elle se met à regarder fixement, droit devant elle. Elle ne somnole pas, ne pense à rien, sauf en de rares instants où des tâches lumineuses forment des images vagues sous ses paupières. Elle les perçoit comme en rêve. Ces images se ressemblent toutes et s’entrechoquent : sa sortie de prison, Achille, le Coléoptère, Morgane, la Drome, Abdel, le Luberon, Kaleb, le putain de Coléoptère, la Tokyo Bank, Léa, la voiture, Dominique Michel… Soudain un bruit sourd fait résonner toute la pièce. Le pas lourd qui suit est celui d’un vieil homme en soutane, capuche sur la tête, dont on ne distingue que le nez, et qui se place sur la chaise monumentale, face à elle. Après un moment, ôtant sa capuche, il fixe longuement Sarah :

- Bonjour mon enfant !

  • Facebook
  • Instagram

CONFINEMENT EXQUIS

confinement.exquis@gmail.com