CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 23

 

10 avril 2020, Confilanight

Elle enjambe son éléphant, deux tubes de mayonnaise Heinz à la main. Il fait chaud, la vie est belle et elle sillonne la savane brûlante en entonnant « I want you to show meeeeeee ». Couverte seulement d’un pagne à l’entrejambe, elle sait qu’elle retrouvera bientôt le corps dur de Lallement, son allure sexy de nazillon qui l’excite drôlement ces temps-ci, mais bientôt celui-ci lui lance « vite, il faut bouger la voiture, ça attaque les pneus et ça va être chaud de bouger le corps après ».

Elle se réveille en sursaut. L’odeur rance de la cave mêlée aux effluves de cigarette pénètre ses narines. Le Lubéron, Abdel, Achille, le coléoptère, la Tokyo Bank, la voiture, les deux hommes en robe, tout lui revient comme une vague violente. Sa jambe droite lui fait mal, elle a envie de pleurer. Des liens enserrent ses poignets endoloris. Sa respiration est lourde et saccadée. Comme à l’époque, elle remet instinctivement en place des mécanismes de survie : reprends ton souffle, évalue la situation, identifie l’ennemi, analyse le risque, élabore un plan, appelle à l’aide.

Les yeux mi-clos, elle parvient à distinguer deux hommes dans la pénombre d’une pièce sans fenêtre. Le plus jeune a les cheveux clairs, il doit avoir la trentaine et Sarah distingue un corps bien fait sous les plis amples de la soutane. A quelques centimètres de lui se tient un homme sans âge, le cheveu grisonnant et le regard dur. Les rares morceaux de peau qui s'échappent du vêtement sombre sont recouverts de tatouages. Il agite deux bras lourds vers le plus jeune.

Elle se risque à ouvrir les yeux, complètement cette fois, et tend l’oreille.

- Putain, t’as buté Stéphane Bern ! Mais t’es con ou quoi, qui va nous faire Secrets d’Histoire maintenant ?

Une lave liquide lui submerge l’estomac, non, c’est impossible, elle rêve encore. Elle lève les yeux et aperçoit le corps malingre et mutilé de Dominique pendu au bas d’une longue corde. Les mains bleues, les yeux exorbités et la bouche tordue lui provoquent des spasmes dans l'œsophage.

Les mécanismes de survie s’effacent devant la terreur, celle qui vient du ventre, et elle a envie de prier. Les mots en hébreu affluent sur ses lèvres et la ramènent à des temps anciens où, adolescente, elle se masturbait dans la chambre attenante à celle de son rabbin de père qui récitait les textes de la liturgie juive, affublé d’un châle de prière et de deux phylactères lui striant les bras. Elle répétait alors consciencieusement chaque mot en ajustant la pression exercée par la pulpe de l’index, et recommençait jusqu’à l’extase. Le climax arrivait généralement entre la bénédiction « Loué sois-Tu… qui ne m’as pas fait femme » et la prière pour retrouver les objets perdus. C’était son petit rituel à elle. Hakol Bé’hézkat Soumim, Ad ché Ha-Kadoch Baroukh Hou Notèn réchout la-’ayin lirote, Chénéémar / אֲנִי יְשֵׁנָה, וְלִבִּי עֵר; קוֹל דּוֹדִי דוֹפֵק.

« Putain, mais ta gueule Sarah. T’as jamais cru en Dieu. Tu ne crois qu’en l’intérêt général, ressaisis toi ma vieille. » Elle pense à Morgane et Léa, à Jean, aux gens qui comptent sur elle et fait glisser, centimètre par centimètre, la lame dissimulée dans la couture intérieure de sa manche. Ses poignets libérés, elle sait qu’elle pourra appeler à l’aide avec le mini-GSM satellitaire dissimulé dans sa botte. Avant, arrière, encore, la corde se détend, presque, ça y est, elle lâche, ces deux salopes en boubou ne sont pas foutues de ligoter quelqu’un correctement.

Dans son effort de concentration absolue, son corps tendu tout entier comme un ressort, Sarah ne s’est pas rendue compte du silence de mort qui régnait désormais dans la pièce.

- Elle s’est réveillée.

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