CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 2

19 mars 2020, Julie Joly

Les mots qu’il a prononcés résonnent désagréablement dans sa tête telle une petite musique aiguë.  Elle répète le mot « confinement » plusieurs fois à haute voix comme pour le dévêtir de son sens. Au bout d'un moment, elle se met à rire puis à courir. Ces premiers pas ressemblent à ceux d‘une enfant qui découvre le vent dans ses cheveux et le soleil sur sa peau. Ses pieds cherchent leur chemin dans les herbes hautes qui longent la départementale. C’est comme si elle se réveillait d’un long cauchemar. Elle se sent vivante. Le ciel est strié de vols d’oiseaux. Ils chantent à tue-tête et dansent sur les alizés du printemps. Pour elle seule. Pour fêter son retour au monde. Au carrefour, elle croise même un renard. Elle s’étonne qu’il se montre en plein jour, si près d’une route. La route est d’ailleurs vide. Pas une seule voiture n’est passée depuis qu’elle a entendu la porte se refermer derrière elle. Au loin, elle aperçoit quelques maisons regroupées autour d’une église. Elle s'imagine le village, ses rues animées, un bistro où s’asseoir, des histoires de comptoir anodines. Elle presse le pas.

La petite place au centre du bourg est déserte elle aussi. Le seul bar de la place est grillagé. Personne. Elle commence à se sentir mal à l’aise. Quelque chose ne tourne pas rond. Elle marche dans une ruelle et passe devant une fenêtre derrière laquelle elle aperçoit le visage d’un enfant qui fixe la chaussée le regard vide. Autour de son cou, il porte une petite horloge. Elle est attachée avec un fil de laine bleue et pendouille tristement. Alors qu’elle s’éloigne, le petit garçon l’aperçoit. Il l’observe et, tout à coup, il lui montre son étonnant pendentif avec une certaine agitation. Ne comprenant rien à ce jeu enfantin, elle continue sa route et déambule au hasard. Sa petite valise commence à se faire lourde. Au détour d’une rue, elle finit par voir un homme. Il est emmitouflé dans un gros manteau et marche d’un pas saccadé en rasant les murs. Enfin, au coin d’une rue, elle décèle un peu d'animation. Un café. La porte est ouverte, accueillante et presque bruyante. Elle va pouvoir s’installer, comme tout un chacun, à une table, déguster une blonde tranquillement et écouter le brouhaha ambiant. Elle entre d'un pas décidé. Des effluves d’alcool et des odeurs de friture chatouillent ses narines tandis que ses oreilles sont assaillies par le bruit des conversations et par le clairon tonitruant des présentateurs TV. Alors qu'elle tente de s'attabler discrètement dans un coin de la salle, soudain, les voix se taisent. Accoudés au bar, quelques clients ont lâché du regard l’écran boursouflé de la télévision et la regardent avec méfiance. Elle s’aperçoit alors, ébahie, que tous portent une horloge autour du cou, les aiguilles des cadrans indiquant toutes la même heure. 

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