CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 18

 

4 avril 2020, Constipain

Elle ouvre lentement un œil. Puis lâche aussitôt l’affaire : la lumière la transperce douloureusement. Ok, c’était une mauvaise idée déguisée en initiative alléchante. Elle était tellement jouasse de sortir de son trou de prison, de retrouver un peu de lien social et d’action, que décapsuler quelques bières belges laissées par sa mère – à côté de la bouteille d’huile d’olive – lui avait semblé bien mérité, même vital. Elle s’est laissée glisser dans l’euphorie, seule, dans son petit bout d’appartement, accompagnée par le doux breuvage traître, mais efficace, qui lui a fait peu à peu oublier la situation. Ce monde pourave, gangréné, avec lequel elle reconnecte.

Elle retente l’expérience, elle n’a pas le choix. Il faut qu’elle se lève, et qu’elle boive frais. Elle ne sait même pas quelle heure il est… Ni même où elle est d’ailleurs ! Sarah se lève d’un bond, tâchant d’ignorer bravement la barre insupportable qui lui remplace le front. Les événements de la veille lui reviennent comme une gifle : un flic crevé, un gros paquet de moula, un coléoptère dans un palace dans le Lubéron. Ah oui, chaud, elle a mal choisi son moment pour faire la zinzin.

Elle fait deux pas de côté, parcourt vite fait du regard la chambre inconnue. Aucun point de repère, aucune affaire à elle : il n’y a plus qu’à se faire la malle. Elle s’engage prestement vers la porte quand Achille la stoppe net, apparaissant dans l’encadrement.

- Ah salut, tu es levée !

- …

- Je ne pensais pas te voir debout avant quelques heures, alors j’en ai profité pour faire un saut à la pharmacie du coin pour chercher ça.

Il brandit fièrement un tube de paracétamol, à côté d’un verre d’eau fraîche, bel appât.

-… Merci, bien vu… Mais, je suis chez toi là ?

- Ah oui, oui. J’avoue que j’ai paniqué quand j’ai compris que c’était toi à terre, dans les escaliers de ton immeuble. Je ne sais pas si un voisin t’a vue, mais en même temps, pas grand monde n’ose mettre son nez dehors en ce moment. Pas grand monde ne peut, d’ailleurs. Et puisque ma voiture était en bas, ça m’a semblé logique de te ramener.

- Attends, dans les escaliers ?

Ah oui, cette cuite était quand même corsée. Achille s’approche, un peu gêné :

- Ecoute Sarah, c’est pas grave, peu importe. Je… Je ne devrais pas te donner de leçon, mais, quand même, dans ce contexte et surtout avec ce qui nous attend, se retourner la tête en solo…

- Non, effectivement, ce n’est pas ton rôle de me faire la leçon.

Son ton sec clôt la discussion. Et son regard méfiant n’encourage pas Achille à insister. Non, mais pour qui se prend-t-il ce mec ? Et puis quoi, ce qui « nous » attend ? Il s’est calé dans le tableau à peine 5 minutes après sa sortie de prison, il s’incruste dans son appart, la suit en voiture, la ramasse ivre morte (bon, ça c’est plutôt galant, assez « héros ») … Mais il est quand même drôlement intrusif. Par sa faute, elle est tout de suite attifée d’une nouvelle mission. Par sa faute, c’est dans l’urgence qu’elle doit se replonger dans le monde normal, qui ne l’est d’ailleurs plus du tout. Qu’est ce qui la pousse à aider ce type d’ailleurs ?

Elle marche d’un pas décidé vers la porte, aussitôt interceptée par Achille :

- Vas-y, ne pars pas Sarah, pose toi un peu ici. Excuse-moi, c’était con de ma part. Au-delà de la mission, je me suis inquiété pour toi. Même si c’était à ton insu, j’ai l’impression de te connaître depuis tellement longtemps maintenant…

La tension retombe d’un coup, rendant leurs corps étrangement proches. Dans son mouvement pour l’arrêter, la main d’Achille s’est posée assez naturellement sur la hanche de Sarah. De parade, elle a muté en caresse. Les épaules de Sarah se relâchent, son regard plonge dans celui d’Achille, sincère, toujours aussi doux. Et les quelques centimètres qui les séparent sont vite comblés par un baiser un peu timide au début, puis franchement affirmé. Dans ses lèvres, Sarah sent passer 10 ans de désir, 10 ans de frustration et d’attente. Via ses lèvres, Sarah comprend ce qui la pousse à l’aider.

  • Facebook
  • Instagram

CONFINEMENT EXQUIS

confinement.exquis@gmail.com