CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 11

 

28 mars 2020, Arthur Cachia

Elle avait imaginé que son retour à la liberté serait un peu plus festif, elle avait aussi rêvé d’une pizza entre amis, seulement voilà : y’a pas de pizzas, y’a plus d’amis… Même pas une tomate sur quoi se rabattre ; elle trouvera bien, en rentrant chez elle, une boîte de sardines ou quelques pâtes.

Elle se jette sur son canapé, désabusée et pose son regard sur la table basse, puis sur l’enveloppe laissée là quelques heures plus tôt. Sarah se redresse, sépare les billets qu’elle fourre dans la poche intérieure de son blouson, des articles de presse. Elle essaie de comprendre, lit les articles les uns après les autres, ils résument en d’autres termes ce que vient de lui raconter Morgane. Elle ne comprend pas ce qu’ils font là... L’homme du bus voulait qu’elle se tienne au courant de l’actualité ? Il aurait pu lui laisser le reste du journal, elle aurait pu remplir les mots fléchés et lire la rubrique nécrologique, c’est ce qu’il y a de plus vrai dans les journaux : le nom des morts.

Elle ouvre les placards, trouve un paquet de pâtes. Sarah ne s’est pas fait à manger une seule fois en dix ans, des pâtes c’est bien pour remettre le pied à l’étrier. L’eau chauffe, elle déambule dans son appartement et lui reviennent des souvenirs de son ancienne vie, quelques photos d’amis, des livres qu’elle a aimés, une paire de talons qu’elle mettait tout le temps…

Alors qu’elle promène son regard à travers la pièce, elle s’arrête à nouveau sur les articles de presse qui sont restés en évidence et qui attirent son regard. Son cœur palpite, ses mains deviennent moites, elle fixe les papiers jetés au hasard sur la table basse du salon. En prenant un peu de hauteur, les lettres lui apparaissent plus floues, certaines se détachent davantage. La tête lui tourne, elle retrouve une sensation qu’elle pensait éteinte, la sensation d’être sur une piste, ce petit pic d’adrénaline qui la dopait.

Sarah rassemble les papiers, les tourne, les retourne, les lit à l’envers, les juxtapose. Elle sent qu’on a voulu lui laisser un message, quelque chose, elle ne sait pas bien quoi, mais elle sent que c’est là, devant elle, et après quelques essais infructueux, machinalement, comme un robot, comme si ses vieux automatismes avaient soudainement refait surface, comme si ses dix années d’inactivité n’avaient duré qu’un jour, elle se met à déplacer avec un œil expert et des gestes précis les coupures, et au bout d’une minute, un message se détache : « ce soir 21H00 entrée sud parc de Choisy... »

Sa tête bourdonne, elle pensait en avoir fini avec son ancienne vie. Instinctivement, elle s’habille de noir, enfile des chaussures souples, ne s’encombre de rien, coupe le gaz, attrape ses clés et claque la porte. Les rues sont désertes, elle aperçoit par instants les reflets des gyrophares, le parc est maintenant tout près. Sarah se positionne en retrait, assez loin pour observer les environs, avec une vue sur l’entrée sud. Elle regarde l’heure sur son portable, il est vingt et une heure passées, l’endroit est désert, la rencontre a dû foirer. Elle décide de ne pas traîner ici, elle sera sûrement contactée autrement, et si elle ne l’est pas, tant mieux. Elle ne sait pas à quoi tout cela rime, mais elle sait qu’elle n’est pas d’humeur à se replonger dans cette routine faite de rendez-vous cachés, de messages codés, et de missions secrètes. Elle rigole même de sa bêtise, de se retrouver là quelques heures à peine après sa libération.

Elle revient sur ses pas et après quelques dizaines de mètres, une voix l’interpelle. Un homme s’approche d’elle, une sacoche à la main, il la dépose sur le sol, fait quelques pas en arrière et dit simplement ces mots : « On vous contactera pour vous donner plus d’informations, en attendant restez chez vous et ne vous faites pas remarquer ».

Sarah le regarde s’éloigner, elle aurait voulu lui poser mille questions, mais sent que ce n’est pas lui qui y répondrait le mieux. Elle le laisse disparaître puis s’approche de la sacoche. Elle ne l’ouvre pas, pas ici, où quelqu’un risque de la surprendre. Elle attendra d’être rentrée chez elle.

Elle reprend sa marche, plus rapide, la tête lourde de tout ce qu’elle a vu et entendu depuis ce matin. Soudain, une sirène lui hurle dans les oreilles. Sarah sursaute, se met à courir sans réfléchir et s'arrête net. Quelle raison a-t-elle de s’enfuir ainsi à part éveiller inutilement des soupçons ? Elle n’a aucune raison d’avoir peur, elle est sortie faire un peu d’exercice et elle s’apprête à rentrer chez elle, la sirène lui a fait peur et elle est partie en courant. Elle a pensé que c’était idiot et elle s’est arrêtée dans son élan. Elle raconte tout cela au flic qui la regarde avec un regard sévère et suspicieux.

- Et votre horloge ? Vous n’avez pas d’horloge Madame ?

Elle l’avait laissée sur la table, elle avait oublié de la prendre avec elle après s’être changée.

Le flic prend alors un ton plus sévère. « Papiers d’identité ! » ordonne-t-il.

Évidemment, elle n’avait pas pris ses papiers non plus.

- Vous êtes en état d’arrestation Madame, je vais vous emmener au poste et vous…

Il ne finit pas sa phrase, il s’écroule, sur le dos, les yeux vides, dans une mare de sang. Sarah, dans un état d’incompréhension totale, regarde tout autour d’elle et, prise de panique, prend ses jambes à son cou. Elle s’engage dans la première ruelle sur sa droite quand une voiture déboule à toute allure. Elle ne l’avait pas entendue arriver, un peu sonnée par ce qu’elle venait de voir. La voiture pile, la portière côté passager s’ouvre face à elle. Une voix familière lui crie « Monte », c’est tout. Sans réfléchir, elle monte, donc. L’homme de la voiture, c’est l’homme du bus, le même, la même odeur de cigarette et de cuir.

- Mais c’est quoi ce bordel de putain de bordel de merde ?! C’est quoi ce délire ? On bute des flics maintenant ? J’en ai raté des choses en dix ans ! Et vous êtes qui vous ? Vous débarquez comme ça dans mon appartement... C'était vous la voiture devant ma fenêtre ? Vous me suivez depuis ce matin ? J’ai vu votre voiture en revenant chez moi tout à l’heure, ça veut dire quoi toute cette histoire ? J’ai rien demandé à personne, je sors à peine de taule, j’ai pas envie d’y retourner à cause de vos conneries ! Et puis c’est quoi ce cinéma ?!

L’homme ne répond pas, il garde les yeux sur la route, son visage n’exprime rien. Il jette de temps en temps un regard dans le rétroviseur intérieur. Il vire brusquement dans une petite rue sombre et s’engouffre dans un garage. Sarah, hystérique, le mitraille de questions. Il coupe le moteur et après un silence, il se décide enfin à parler :

- Ouvrez le sac !

Sarah obéit et découvre, stupéfaite, les liasses entassées. L’homme prend un sac dans sa boîte à gant, transfère les billets, puis sort de la voiture pour mettre l’ancienne sacoche dans une poubelle. Il revient à l’intérieur. Sarah le regarde d’un air interrogateur. L’homme lui tend à nouveau sac :

- Pour les mouchards, on ne sait jamais… Toutes ces précautions, tout à l’heure, c’était pour vous tester, pour réveiller votre instinct de protection.

- Croyez-moi, après dix ans en prison, il est plus alerte que jamais ! Et tout cet argent ? Et cet homme qui m’a remis le sac ? Et ce flic là, vous pensez vraiment que c’était la peine de…

- Calmez-vous, j’ai besoin d’un peu de calme pour vous expliquer, c’est un peu compliqué.

- On est au moins d’accord sur une chose.

- L’homme qui vous a remis la sacoche s’appelle Kaleb, il travaille pour moi.

- Pourquoi vous restez là à surveiller son travail alors ?

- Je ne lui fais pas confiance…

- Pourquoi le garder dans ce cas ?

- Je cours après un gars depuis plusieurs années, il peut m’aider à l’attraper.

- Et vous, on peut savoir qui vous êtes ?

- Je m’appelle Achille.

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