CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 10

 

27 mars 2020, Justine Sicard

Il est vingt heure quinze, Sarah marche, et elle semble être la seule à ne pas se presser. Depuis l’appartement de Morgane jusqu’au sien, elle en aura pour une demi-heure. Elle aura même le temps de passer s’acheter une des premières tomates de la saison et une boule de mozzarella pour le dîner, peut être que sa mère aura pensé à lui mettre de l’huile d’olive dans les placards ? Il vaut mieux en acheter.

L’air du soir caresse ses mollets, sous son blouson en jean son t-shirt blanc danse au rythme de ses pas. Dans ses tennis en toile, elle n’a pas mis de chaussette. Elle sent le coton rugueux contre son pied nu, et elle se dit que cette sensation est celle du printemps même. Sarah est libre. Elle marche, ses épaules tressautent, ses avant bras se hérissent, ses semelles en caoutchouc claquent sèchement sur le goudron. Elle lève la tête et scrute le ciel aveugle d’étoiles. Elle est libre, c’est fou. Sourire aux inconnus n’est pas son genre, et d’ailleurs, son visage sévère, et ses lèvres fines, pincées ne donnent pas vraiment aux inconnus l’envie de lui sourire, eux non plus. La prison n’a rien arrangé à cela. Les regards des flics et de leurs chiens se posent sur elle, paresseusement lui semble-t-il. Elle passe, c’est distrayant, la rue est vide.

En réalité, elle plane. Les policiers ne sont pas paresseusement distraits, ils sont épuisés. Ils sont agacés par cette fille qui sautille. C’est suspect de sautiller. Les rares passants ne veulent pas sourire, et ça n’a rien à voir avec les lèvres pincées de Sarah. Ils ne sourient pas parce que leur mère au téléphone n’avait pas l’air en forme, parce qu’ils passent leur journée avec les enfants qui crient, ou boudent, ou ne veulent pas finir leur exercice de math, avec le chat qui ne veut pas se pousser du clavier, ils le détestent ce chat, c’est même pas le leur, d’ailleurs. Leurs apparts mal isolés, plein nord, au premier étage, ils n’en peuvent plus. Et leurs feeds Instragram qui leur intiment de #RestezChezVous, il y en a marre. Ils ne peuvent même pas le dire tout haut sans passer pour des connards. Tous les matins, sur France Info, les vieux auditeurs posent les mêmes questions aux invités. Oui, tu peux enlever ton horloge quand tu es chez toi, mais c’est déconseillé car il est ensuite facile de l’oublier. Oui il est possible de faire une réclamation si ton heure de couvre-feu est décalée de plus de deux heures par rapport aux autres membres de ta famille. Oui le site du gouvernement plante. On va pas le répéter tous les jours. Il leur reste vaguement l’option de prendre part au débat sur le médecin-scandaleux-ou-salvateur sur Facebook. Même ça, c’est banal, tout le monde a les mêmes problèmes, on ne se sent même plus exister. Donc voilà, personne ne sourit. Et Sarah n’a pas encore pris la mesure de tout cela. Elle n’a pas non plus vu la voiture qui la suit tranquillement et qui passera plus tard sous sa fenêtre, elle n’a même pas brouillé les pistes en revenant de chez Morgane, elle n’a rien écouté. Elle n’a rien compris à ce qu’on lui a dit aujourd’hui, les billets, les horloges, les couvre-feux, les virus et les consignes.

Les rideaux métalliques des quelques commerces encore ouverts tombent, fracassant le silence étrange de la rue Tolbiac, et Sarah, elle pense juste : tant pis pour la tomate.

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