CONFINEMENT EXQUIS

                       cadavre romanesque

CHAPITRE 1

18 mars 2020, Anne Lumet

Elle est assise, le dos très droit, sur son inconfortable petit lit en fer dont elle connaît le moindre ressort. En face d’elle, à deux mètres à peine, le mur est désormais nu, ses photos, ses images dépunaisées laissant une trace plus claire, comme une ombre en creux. C’est ce mur précisément qu’elle regarde et elle est surprise de le découvrir ainsi, revenu à son point de départ. 

Parfois elle lève les yeux et contemple le ciel par l’étroite fenêtre que quadrillent les barreaux. Il fait beau dehors et elle s’en réjouit. Elle songe aux heures innombrables, aux mois, aux années qu’elle a passés de cette manière assise, désoeuvrée, à contempler ce mur, puis ce ciel, puis ce mur, et soudain ce va-et-vient lui semble terriblement absurde. Maintenant, toutes ces heures, ces mois, ces années ne sont plus que des minutes. Elle approche de ce terme auquel elle a rêvé si longtemps. Voilà : dans quelques secondes elle entendra le bruit du verrou que l’on tire, elle verra la porte s’ouvrir. Alors elle se lèvera, pour la dernière fois décollera ses fesses de ce lit de merde, se penchera pour prendre sa valise, sa minuscule valise qui contient tout ce qu’elle possède, sans un regard en arrière elle sortira de cette cellule où elle a survécu pendant 10 ans, 2 mois, 10 jours, 12 heures et 53 minutes. Elle pense déjà à ce qui l’attend, cela ressemble à un bonbon qui fondrait dans la bouche : l’air, le ciel sans limite, le bruit de ses pas sur le pavé, cette grande respiration d’un début de printemps, des promesses. Après tant d’années passées dans l’ombre, le bruit, les odeurs fortes et les promenades calibrées, elle se mettra à courir rien que pour le plaisir. Elle ira à droite, puis peut-être à gauche, au hasard, poussera la porte du premier bar qu’elle trouvera, commandera une bière fraîche, puis une autre. Elle reprendra sa route, qu’importe la distance, un pas après l’autre, elle vole. Pour le moment, c’est le chemin qui compte, pas la destination. Sans but, sans projet immédiat, elle marchera jusqu’à tomber d’épuisement. 

Devant l’ultime porte, celle qui mène au dehors, un gardien l’attend. Elle s’arrête à sa hauteur et le regarde avec une sorte d’insolence, les yeux baissés, c’est fini, le dos courbé, c’est fini aussi. Ca y est, elle est dehors. Au moment où la porte va se refermer derrière elle, la voix du gardien lui parvient, assourdie, comme appartenant à un autre univers : « C’est bête que vous sortiez aujourd’hui. Pas de chance. Ce soir la France entière est confinée. Un virus. Une saleté de virus. Trop con. On ne sait pas combien de temps ça va durer, peut-être plusieurs mois. Vous quittez une prison pour une autre ». Elle n’a pas compris sur le moment, elle a juste trouvé son rire bizarre.

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